Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/62

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la politique française, cédait peu à peu aux sollicitations par lesquelles la Russie et la Prusse tentaient son honnêteté. S’attendrisse qui voudra sur les larmes versées par Marie-Thérèse au moment du partage de la Pologne. Il y a dans une douleur si lucrative une espèce d’hypocrisie qui rend le crime plus odieux. Gardons pour la Pologne seule une pitié qui ne doit s’égarer sur aucun de ses oppresseurs. Marie-Thérèse n’aurait eu qu’un moyen d’attendrir l’histoire à son profit ; c’était de refuser sa part dans les dépouilles qu’on lui offrait et de déconcerter les spoliateurs par le contraste de sa loyauté avec leurs convoitises. Elle n’avait que cette chance de sauver son honneur ; c’était peut-être aussi pour la Pologne la seule chance de salut. Au lieu de tenir cette noble conduite, l’impératrice « pleurait et prenait toujours, » disait en riant Frédéric. « J’ai bien vu pleurer Marie-Thérèse, écrivait le cardinal de Rohan, ambassadeur de France à Vienne, mais cette princesse me paraît avoir des larmes à son commandement ; d’une main, elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs et de l’autre elle manie le glaive de la négociation. »

Le duc d’Aiguillon, successeur de Choiseul, qui portait devant l’opinion la responsabilité du partage de la Pologne, qu’il n’avait eu ni le temps ni les moyens de prévenir, mais dont la politique inconsistante méritait d’autres reproches, crut se réhabiliter en prenant la défense du roi de Suède, Gustave III, contre les menaces de la Russie et de la Prusse, également intéressées à empêcher le jeune roi d’affermir son autorité dans ses états. Malheureusement il ne pouvait agir en faveur des Suédois qu’avec le concours de la marine anglaise, naguère encore ennemie de la nôtre. L’embarras qu’il éprouvait pour réconcilier les deux nations et surtout les deux flottes amena le dernier acte, et non le moins étrange, de cette longue comédie qui s’appelle le secret du roi. Pendant que le principal ministre négociait avec l’Angleterre et venait de recevoir, sans oser en parler à ses collègues, l’étrange proposition de faire transporter en Suède une armée française sur des bâtimens anglais, un officier de fortune, d’humeur aventureuse, destiné plus tard à devenir célèbre, le colonel Dumouriez, se présentait chez M. de Monteynard, ministre de la guerre, ennemi personnel du duc d’Aiguillon, pour lui révéler une négociation si contraire à l’honneur de nos armes et lui proposer d’atteindre le même but, sans nous humilier devant les Anglais, en levant à Hambourg, à portée des côtes de la Suède, des régimens auxiliaires que l’on placerait sous le commandement d’officiers français. Lui-même s’offrait à remplir cette délicate mission, si on voulait bien l’en charger. Monteynard en parla au roi à qui le moyen plut, comme lui plaisaient toujours les moyens détournés, et qui ordonna de faire partir Dumouriez pour Hambourg ; « mais, ajouta-t-il, il faut avoir bien soin que d’Aiguillon n’en