Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/782

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Insensible aux récriminations, inébranlable dans son dessein, le révérend Samuel Marsden continue ses préparatifs. De temps à autre, des naturels de la Nouvelle-Zélande, venaient à Port-Jackson avec les baleiniers, Marsden les abritait sous son propre toit. Ainsi, en était-il arrivé à concevoir une opinion avantageuse du caractère et de l’intelligence de la race qu’il se proposait d’amener à la civilisation européenne. Un jour, avait débarqué dans la colonie un chef de la baie des Iles, et, comme tout le monde, le gouverneur avait été frappé du remarquable discernement de cet homme ignorant de toutes les règles, de tous les usages des peuples policés. L’insulaire était prompt à relever les ridicules ou à juger les coutumes des Anglais si l’on venait à lui parler de l’absurdité de certaines pratiques de sa nation. « On rit de notre tatouage qui défigure, disait-il : méritez-vous donc moins la dérision quand vous couvrez vos cheveux de poudre et dégraisse ? » D’une façon très raisonnable, il appréciait les sévérités du code pénal qu’on appliquait aux convicts. Plein de gratitude pour les attentions dont il fut l’objet étant au Port-Jackson, de retour en son pays, il se plaisait à rendre des services aux Européens qui touchaient à la baie des lies. Sa mort survint ; il eut pour successeur Tuatara [1]. Celui-ci, un peu trop fier de sa nouvelle dignité, tenait à faire visite au roi de la Grande-Bretagne. Il s’engagea comme matelot et fut traité à bord de la manière la plus odieuse.

Au cours d’un voyage en Angleterre, le révérend Samuel Marsden découvre l’insulaire sur un bâtiment en rade de Spithead et songe tout de suite à se l’attacher dans la pensée qu’il pourra servir ses projets. Tuatara, en effet, reçoit avec plaisir l’idée d’un établissement européen sur son territoire et n’hésite point à offrir sa protection parmi les gens de sa tribu. Profitant de la circonstance favorable, Marsden s’adresse à la société évangélique pour constituer une mission. Partant afin d’aller reprendre son poste à la Nouvelle-Galles du Sud, deux chapelains l’accompagnent, MM. Hall et King ; un troisième, M. Kendall, avec sa famille, ne doit pas tarder à les joindre. Bientôt est acheté, en vue d’établir une communication sûre et régulière entre le Port-Jackson et la baie des Iles, le brick l’Active. On emmènera des hommes voués à l’agriculture et aux arts manuels ; un des chapelains tiendra école. Avant tout, il importe de reconnaître les dispositions des naturels, et, de concert avec Tuatara, de faire choix d’un endroit propice à une installation. Deux missionnaires suffiront à là tâche. Sans perdre un instant, ils s’embarquent ; les voilà sur la terre où ils se proposent de vivre. On ne trouve qu’à se louer des procédés des indigènes ; le territoire de la

  1. Dans plusieurs relations, ce nom est écrit Duaterra, Ruaterra, Ruatara.