Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/787

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à passer la nuit en telle compagnie. A la vérité, ces Néo-Zélandais n’ont pas l’aspect trop farouche ; seule, l’expression du visage de George semble peu rassurante. Marsden, invité à prendre place près de ce chef, manifeste le désir de savoir comment est survenue la tragique aventure du Boyd. George ne se fait point prier pour raconter en détail les événemens que nous avons déjà retracés, estimant que sa vengeance était justice après l’odieux traitement dont il avait été victime.

Le récit achevé, l’heure était venue de se préparer au repos ; les guerriers, se couchant sur la terre nue, se serrèrent dans leur manteau ; pour les deux étrangers, lorsque la nuit enveloppa de son ombre les meurtriers impitoyables de leurs compatriotes, la scène parut d’une effrayante solennité. Marsden s’est déclaré impuissant à rendre les sensations dont il fut agité ; jamais comme à cette heure il n’avait considéré sous un aspect aussi favorable les bienfaits de la civilisation [1]. En songeant que les sauvages ne se montrent guère vindicatifs sans une cause suffisante, toute crainte s’éteignit, chacun s’abandonna au sommeil. Au point du jour, le spectacle était le plus étrange qu’on puisse imaginer ; il y avait sur le sol une multitude de créatures humaines, hommes, femmes, enfans, plusieurs presque nus, d’autres avec des parures fantastiques dans une indescriptible confusion, et les guerriers avec les armes près d’eux qui soulevaient leur manteau pour regarder à l’entour ou qui secouaient de leur chevelure graisseuse les gouttes de rosée. Avant le lever du soleil, tout le monde était debout. Marsden invite George, un chef plus âgé du nom de Tippoui et trois ou quatre des principaux personnages à venir déjeuner sur le vaisseau. L’offre acceptée, on partit ; c’était le 21 décembre 1814, par une délicieuse matinée. On traversa le village, et la foule suivit jusqu’à la mer ; au moment où les Néo-Zélandais montèrent à bord, ils furent salués par les hourrahs des matelots réunis sur le pont. Après le repas, Tuatara, en cette circonstance maître des cérémonies, s’occupe à disposer les objets qu’on veut offrir en présens : pièces d’indienne rouge, clous, ciseaux, hameçons, et Marsden ensuite fait la répartition en commençant par Tippoui, la déférence pour les plus âgés étant chez les peuples de race polynésienne un devoir impérieux. Enfin, Tuatara, s’adressant à George, lui déclare que les Européens cessent de le regarder comme un ennemi, mais que si les personnes et les propriétés de la mission n’étaient pas respectées, des navires viendraient exterminer la population de Wangaroa. On se sépare après mille assurances réciproques d’amitié éternelle, et le navire met à la voile pour entrer dans la baie des Iles. Le voyage n’est

  1. Missionary Register, November, 1816.