Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/118

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en France sous le second empire, le journal peut être supprimé après trois avertissemens, mais c’est là l’exception et non la règle. Le pouvoir en use d’une main plus paternelle avec une presse chez laquelle il ne rencontre guère d’hostilité systématique ; d’habitude il se contente au troisième avertissement d’une suspension de trois mois, de six mois, ne recourant à la suppression que si les tendances du journal averti lui paraissent décidément mauvaises [1].

Un tel régime étant tout arbitraire vaut ce que valent la tolérance et le libéralisme du pouvoir, La presse étant tenue en laisse, le gouvernement est maître d’allonger ou de raccourcir la corde, il la tend ou la relâche selon ses défiances ou son humeur. Rien de plus variable que les facultés laissées aux journaux ; ce qui est permis un jour ne l’est plus le lendemain. Durant une dizaine d’années le gouvernement de Saint-Pétersbourg semble s’être servi de ses prérogatives avec plus de mesure, de discrétion ou de longanimité que le gouvernement dont il s’était fait l’imitateur. La presse des deux capitales a eu là une période de liberté relative qu’elle a largement mise à profit. Dans les dernières années au contraire, avant et durant la guerre de Bulgarie, depuis l’agitation nihiliste surtout, les rigueurs ont été beaucoup plus fréquentes. L’autorité s’est servie de toutes les armes que lui mettait en main la légalité, et il est peu de journaux qui n’aient été plusieurs fois frappés, avertis et suspendus. Dans son goût croissant pour les moyens de répression, le ministère de l’intérieur s’est approprié les plus mesquins et les plus décriés des procédés jadis employés par la France impériale, tels par exemple que l’interdiction de la vente au numéro sur la voie publique. C’est là une sorte de correction dont l’administration russe se sert d’autant plus volontiers qu’elle n’est obligée d’en donner aucun motif. Une pénalité plus bizarre et vexatoire encore, c’est l’interdiction de publier des annonces qui souvent forment le principal revenu des journaux russes.

Cette manière de corriger une à une au moyen de communiqués ou d’avertissemens les erreurs quotidiennes de la presse, a pour le gouvernement un grand inconvénient. Au dedans comme au dehors, on est souvent tenté de lui imputer la responsabilité de toutes les opinions qu’il laisse librement circuler. L’étranger surtout, regardant le pouvoir comme le maître et le régulateur de tout ce qui se publie dans l’empire, voit sa main ou son inspiration dans tout ce qui s’imprime en Russie. De là, aux époques de complications européennes, des jugemens mal fondés et souvent fâcheux pour la politique et la diplomatie impériales. On l’a bien vu avant et depuis la guerre de 1877-1878, on l’a revu tout

  1. Nous mentionnons avec regret qu’un des principaux journaux, le Golos, a récemment été suspendu pour cinq mois à propos d’un feuilleton sur les universités.