Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/141

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ouverte aux discours des imposteurs. N’a-t-on pas vu cette année même, en juin 1879, se répandre en plusieurs provinces la dangereuse nouvelle que l’empereur allait donner aux paysans de nouvelles terres en procédant à une nouvelle répartition du sol ? A de certaines heures, ces sourdes rumeurs habilement répandues par les émissaires de la révolution peuvent être plus à redouter que toutes les indiscrétions ou les témérités d’une presse, d’autant plus aisée à contrôler qu’on lui laisse une plus grande liberté.

Dans sa lutte avec les doctrines subversives, tout gouvernement devrait faire le vœu du héros homérique qui, pour lutter avec les dieux, ne leur demandait que de se laisser voir. Aucun n’aurait plus d’intérêt que le gouvernement russe à combattre ses ennemis à visage découvert, car s’il ne leur laisse pas le temps de multiplier dans l’ombre, le premier effet de la lumière serait de montrer à tous le peu de nombre et le peu de force des ennemis ténébreux qui, grâce à l’obscurité dont ils s’enveloppent, semblent le tenir en échec.

L’exemple de la Russie prouve que de nos jours la liberté de la presse n’est pas seule responsable des progrès de l’esprit révolutionnaire. Certes, cette liberté n’est pas une panacée, elle ne cicatrise pas toutes les plaies qu’elle se plaît à sonder, elle envenime parfois le mal qu’elle prétend guérir ; plus qu’aucune autre elle a ses défauts et ses inconvéniens ; mais, en dehors des considérations politiques, elle a pour l’état et les individus des avantages que rien ne saurait remplacer. Avec elle l’esprit révolutionnaire n’aurait peut-être pas beaucoup moins pénétré dans certaines classes de la nation, à coup sûr il n’aurait été ni plus redoutable, ni plus contagieux, et le gouvernement et la nation auraient été plus éclairés sur leurs propres besoins et leurs propres forces. Avec le droit de discussion, et le droit de critique, le pouvoir eût été mieux informé ; l’administration, la justice, l’instruction publique, les finances, l’armée même, y eussent plus gagné que la révolution. La Russie montre combien il est malaisé aux peuples modernes de se passer de cette liberté de la plume. On peut dire que si les pays où la presse est affranchie de toute gêne nous dégoûtent parfois d’une liberté qui semble inséparable de la licence, le spectacle offert par les états où elle est trop incomplète est bien fait pour nous réconcilier avec la liberté de la presse.

Deux raisons font qu’à nos yeux l’émancipation de la pensée aurait en Russie plus d’utilité et moins d’inconvénient que dans la plupart des autres étals. La première, c’est qu’il n’y a pas de question dynastique, pas de lutte sur la forme même du gouvernement ; c’est que, l’immense majorité de la nation étant dans toutes