Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/178

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le tchiflick de Beïnder, qui n’est qu’un groupe de fermes réunies autour d’une petite mosquée. L’agrément d’Isbarta a frappé tous les voyageurs. Au premier abord la ville a un caractère riant et gai qu’elle doit à ses jardins, ses maisons bâties en pierre, ses rues larges et bien tracées. Le bazar est tout neuf ; détruit récemment par un incendie, il a été rebâti par les soins du moutésarif actuel, Rustem-Pacha ; les boutiques en bois, construites sur un type uniforme, ont bonne mine. L’une des mosquées de la ville est élégamment décorée de faïences émaillées, qui forment autour des minarets comme de riches colliers bleus.

Notre première visite est pour le moutésarif. Rustem-Pacha est un homme à figure intelligente et énergique ; il a la réputation de refuser les bakchich et les cadeaux. Nous le trouvons entouré de plans, en conférence avec son architecte. Chose rare en Turquie, ce magistrat connaît bien son sandjak, et peut nous donner d’utiles renseignemens sur le pays. Il règne dans le konak une certaine activité ; des zaptiés attendent des ordres près de leurs chevaux sellés ; des solliciteurs font antichambre dans le vestibule, qu’une simple portière sépare du cabinet du moutésarif. La communauté grecque d’Isbarta est nombreuse. Elle a un représentant officieux auprès du moutésarif : c’est Ianaki-Effendi, grand vieillard à la physionomie ouverte, qui possède, grâce à ses qualités personnelles, une certaine influence sur les autorités turques. Sans s’abandonner aux terreurs et aux exagérations de ses compatriotes, il apprécie la situation des Grecs avec beaucoup de justesse. « Depuis six ou sept ans, nous dit-il, les Grecs vivent en bonne intelligence avec les Turcs, mais ce calme peut être troublé par des faits insignifians. Hier les enfans de l’école grecque allaient complimenter le moutésarif à propos de l’avènement de sultan Mourad. Ils traversaient les rues de la ville en chantant un hymne, quand ils ont été assaillis à coups de pierres par les Turcs. Il faut s’attendre à de nouvelles provocations ; mais le rôle des Grecs est d’user de modération et de prudence ; ils seront soutenus par Rustem-Pacha. Au surplus nos fortunes et nos vies sont à la discrétion des Ottomans. »

La situation des Grecs est meilleure ici qu’à Bouldour. Ils ont compris qu’un réveil énergique de leur nationalité est pour eux le seul moyen d’acquérir quelque influence, et ils se sont mis à l’œuvre. Les progrès ont porté surtout sur l’instruction. Il y a deux ou trois ans, les femmes ne parlaient que le turc et se servaient de Bibles traduites en turc, mais imprimées en caractères grecs ; beaucoup de Grecs n’étaient guère plus avancés et n’avaient gardé de leur langue maternelle que l’alphabet. Aujourd’hui la communauté grecque d’Isbarta possède des écoles ; celle des filles est dirigée par des