Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/183

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peut être frappé pour un motif souvent futile. Tout cela est raconté avec un grand air de résignation et de douceur ; la figure, éteinte et grave, a quelque dignité grâce à la longue barbe que portent les papas grecs. Il faut reconnaître que, si ces plaintes sont fondées, le peu de valeur intellectuelle du bas clergé grec ne permet pas d’espérer une prompte réforme. L’ignorance et la superstition de certains prêtres dépassent toute mesure. Dans un village d’Asie-Mineure, un enfant était malade de la fièvre ; le papas n’a rien trouvé de mieux pour le guérir que de lui faire avaler les cendres d’un petit papier où il avait écrit une formule magique. Tandis que dans un village grec le didaskal ou maître d’école est souvent d’un réel secours pour le voyageur en quête d’antiquités, le papas ne sait rien. Il arrive parfois d’ailleurs que les desservans des villages, contraints parla nécessité, exercent une profession manuelle, ce qui ne profite ni à leur dignité, ni à leur instruction.

Après une courte halte consacrée à quelques heures de sommeil, on se remet en marche à travers une plaine marécageuse, semée de fondrières, et bornée vers la droite par les hauts massifs de l’Ala-Dagh, dont les contre-forts se prolongent jusqu’à la mer. Pendant les premières heures de marche, le froid humide de la nuit vous tient en haleine ; nos compagnons s’amusent à décharger leurs fusils et leurs pistolets, et ces lueurs rapides qui jaillissent et s’éteignent aussitôt éclairent d’une façon étrange la longue file des cavaliers et des muletiers. Bientôt on est gagné par la fatigue et par cette sorte de torpeur où vous plonge la chevauchée de nuit ; le silence succède aux cris et aux détonations bruyantes. Le soleil se lève enfin derrière un cirque de montagnes, et l’aube nous montre une vaste plaine couverte d’herbes rases, de lentisques et de bruyères. Çà et là, des campemens de bergers, des chevaux en liberté qui viennent hennir sur le passage de la caravane, et repartent à fond de train. Enfin, à la descente du dernier plateau, la mer apparaît, enserrée par un demi-cercle de falaises ; on distingue les minarets d’Adalia, et la ceinture de jardins qui l’entoure. Une belle route empierrée, bordée de poteaux télégraphiques, mène à la ville, et bientôt nous arrivons au bazar ombragé de platanes et de vigne vierge grimpant le long des balcons de bois. C’est avec une sensation de bien-être délicieuse que l’on entre dans cette atmosphère fraîche, dans ces rues pleines d’ombre, toutes bruissantes de fontaines et remplies du bruyant va-et-vient d’un bazar oriental.


MAXIME COLLIGNON.