Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/188

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l’a jamais été, » couvrant la France de ses établissemens, maîtresse à Rome où elle dispose d’un organe important, la Civiltà cattolica et menaçant l’indépendance de l’état par les doctrines qu’elle fait enseigner dans ses écoles. »

Ces écoles, les inspecteurs généraux de l’université les ont visitées, et ils y ont trouvé de mauvais livres, des précis d’histoire « animés d’un esprit d’hostilité contre tout ce qui constitue la tradition de la révolution française, l’état moderne, nos constitutions, nos lois, notre société, » M. le ministre a cité plusieurs extraits de ces livres, des morceaux de choix sur les droits féodaux, l’inquisition, la révocation de l’édit de Nantes et la révolution. La chambre a beaucoup ri des uns et s’est fort indignée des autres. Il est toujours facile de faire rire une chambre française. Nous nous souvenons qu’il y a quelques années, — c’était sous l’empire, et il s’agissait comme aujourd’hui de la liberté d’enseignement, — un illustre prélat, qui en voulait à l’Université, découpa dans les livres de plusieurs de nos professeurs et vint lire à la tribune du sénat un certain nombre de citations qui réjouirent beaucoup la haute assemblée. Il y eut surtout dans le nombre une histoire de singe dont le succès fut prodigieux. Seulement on ne voulut point attacher à ces citations plus d’importance qu’elles n’en méritaient, et les orateurs du gouvernement n’eurent pas de peine à prouver que l’Université ne devait pas être rendue responsable des erreurs et des témérités de quelques-uns de ses membres. La chambre n’a pas suivi cet exemple, elle ne s’est pas souvenue de la maxime : De minimis non curat prœtor, et elle a condamné la compagnie de Jésus sur quelques échantillons de ses livres. Franchement, c’est bien rigoureux, car enfin, à regarder d’un peu près ces livres, sans parti-pris, en critique, nous voyons bien qu’ils contiennent des appréciations erronées, ou tout au moins contestables, mais nous n’y trouvons rien d’immoral ni de factieux.

La féodalité, l’ancien régime, la révolution, n’y sont pas appréciés comme ils le sont en général dans l’Université. Mais est-ce donc un si grand crime, et la république ne peut-elle tolérer un enseignement historique différent de celui qui se donne dans nos lycées ? Une telle prétention n’irait à rien moins, on l’a très heureusement dit, qu’à constituer un état dogmatisant, un état juge de toutes les doctrines philosophiques, littéraires, historiques. Vous voyez d’ici les conséquences de cette belle théorie de gouvernement dans un pays qui change de régime aussi souvent que le nôtre. On a beaucoup attaqué jadis un éminent académicien pour avoir osé dire qu’il y avait deux morales en politique. Combien n’aurions-nous pas eu de morales d’état depuis dix ans, si les doctrines de M. le ministre de l’instruction publique avaient été mises en pratique ?