Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/291

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doctrine ne tendait pas à détruire en sa source même la fraternité qu’elle semblait devoir fonder. Subordonner la valeur et la dignité de l’homme à des fins transcendantes et à des croyances théologiques, n’est-ce pas au fond supprimer le principe naturel et moral de la fraternité ? Les problèmes d’origine et de destinée peuvent-ils, selon la solution qu’on en donne, modifier les rapports et les obligations des hommes entre eux ? Quand même, du sein de la matière en apparence fatale, pourraient sortir la pensée et la volonté (et il faut bien qu’il en ait été ainsi, puisque la science moderne rejette tout miracle), les êtres pensans ne devraient-ils pas encore se respecter et s’aimer ? Si la philanthropie n’a pas son vrai fondement dans la communauté d’origine religieuse, à plus forte raison ne l’a-t-elle point dans la simple communauté d’origine physique et animale, c’est-à-dire dans l’unité d’espèce ou de race ? Que nous descendions d’un seul couple, ou de plusieurs, ou même d’animaux différens de l’humanité actuelle et voisins de l’espèce simienne, ces questions d’histoire naturelle n’intéressent point directement le problème moral de la fraternité. Si nous sommes d’une même famille, ce peut être une raison de nous aimer, mais fussions-nous de familles différentes, ce ne serait pas une raison pour nous haïr : n’étant point rapprochés par le sang, nous devrions nous rapprocher par le cœur. La vraie famille humaine est celle qui est l’œuvre volontaire des hommes eux-mêmes. Pauvre argument que le sophisme mis en avant par quelques esclavagistes du Sud pour montrer que les noirs ne sont pas nos frères : on invoquait la Bible, on prétendait que les noirs ne sont pas même les fils maudits de Chanaan, ce qui leur laisserait encore des droits, qu’ils ne descendent pas d’Adam et qu’en conséquence ils sont nos esclaves naturels. Une telle doctrine est bien inférieure à celle des Zénon et des Épictète. Allons plus loin. Supposons que quelque découverte de la science, réalisant les rêveries de Cyrano, nous mette en relation avec d’autres planètes dont les habitans auraient des organes tout différens des nôtres, mais une volonté raisonnable comme notre volonté ; entre eux et nous, malgré toutes les différences physiques, s’établirait encore la relation morale du droit et par cela même aussi la relation de la fraternité : ils n’auraient pas besoin de descendre d’Adam pour entrer dans la parenté universelle. Nous avons déjà vu, en étudiant l’idée du droit [1], combien il est dangereux de chercher en dehors de l’humanité le lien de l’homme avec l’homme ; on réduit alors la charité, comme le droit même, à une grâce, la grâce à une élection, et si tous sont appelés originairement à faire partie delà grande famille, il ne reste pourtant à la fin que peu d’élus : la

  1. Voyez la Revue du 15 avril 1878.