Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/375

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Les magnétiseurs ont d’étranges prétentions. Ils déclarent que tous ces faits sont terre à terre et sans intérêt, et, pour planer sur les hauteurs, ils ont imaginé que l’intelligence des somnambules est capable de déchirer les voiles de l’avenir, de pénétrer les mystères des choses qui sont et qui seront. Ils ont même appelé lucidité cette propriété de voir sans le secours des yeux, par exemple de lire dans un livre fermé, d’entendre sans le secours des oreilles, ou encore d’assister à une conversation qui a lieu au moment même à l’autre bout du monde. Il faut faire justice de ces fables : il n’y a rien de surnaturel dans le somnambulisme comme dans l’attaque démoniaque, et aucun fait bien démontré n’a jamais permis de conclure à l’existence de la double vue ou de la lucidité. Les somnambules qui sont montrées dans les foires, ou dans les théâtres, comme par exemple la fameuse Lucile il y a quelques années, sont vraiment endormies. Mais leur somnambulisme réel n’exclut pas la simulation de la lucidité. Elles se rendent compte de ce qu’elles font et savent très bien que c’est leur métier de deviner l’avenir. Elles sont anesthésiques, de sorte qu’on peut les piquer, les pincer, les brûler sans provoquer de sensation douloureuse. De même les phénomènes de catalepsie peuvent être très facilement reproduits. Leur intelligence, surexcitée par la névrose dont elles sont atteintes, leur permet de trouver des réponses ingénieuses. En un mot, les somnambules des foires et des théâtres dorment réellement : ce ne sont pas des devineresses, mais des malades, et leur vraie place serait dans un hospice d’aliénés.

Le moment du réveil est fort curieux ; en effet, le plus souvent, les somnambules, lorsqu’ils se réveillent, sont dans une stupéfaction profonde, ils regardent les personnes qui les entourent sans pouvoir croire à la vérité de ce qu’on leur raconte ; ils n’ont conservé aucun souvenir de ce qui s’est passé pendant leur sommeil, et comme, au point de vue psychologique, le temps n’est mesuré que par le souvenir des idées, ils ont absolument perdu la notion du temps. Le moment où ils se sont endormis se confond avec le moment du réveil. Il arrive cependant que ce qui s’est passé pendant le sommeil revient à leur mémoire alors qu’ils sont de nouveau endormis ; c’est ainsi probablement qu’il faut expliquer le dédoublement de la personne dont parlent tant les magnétiseurs. Ce qui fait le moi, c’est pour ainsi dire la collection de nos souvenirs, et lorsqu’il se trouve des souvenirs réservés à un état physique spécial, on est presque en droit de dire que la personne s’est dédoublée, puisqu’elle se rappelle dans le sommeil toute une série d’actes qu’elle ignore absolument dans l’état de veille.