Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/533

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outre, il recevait chaque année des dons et des gratifications considérables, 90,000 livres en une seule fois. Dès le lendemain de rentrée des troupes royales dans La Rochelle, il se fit donner tous les terrains des fortifications qu’on allait démolir : c’était presque un tiers de la ville. Quand le surintendant des finances, La Vieuville, fut disgracié, ses terres furent confisquées, et le nouveau favori en obtint la plus grande partie. Il faut avouer que ce n’est pas tout à fait la conduite d’un homme très désintéressé. Ce qui l’excuse un peu, c’est qu’il faisait comme les autres. Les rois étaient entourés de grands seigneurs accoutumés à vivre uniquement de leurs libéralités et qui passaient leur vie à courir après les pensions ou les places. C’était un métier qu’on faisait sans scrupule, et l’homme qu’on regardait à la cour comme l’oracle du bon goût et des nobles manières, Bussy-Rabutin, que l’exil avait éloigné si longtemps de la source des grâces et qui comptait bien par ses bassesses réparer le temps perdu, osait écrire : « J’embrasserai si souvent les genoux du roi que j’irai peut-être jusqu’à sa bourse. » Il faut ajouter aussi que la bourse du roi, quoique largement répandue sur ces affamés, ne parvenait pas à les satisfaire. Cette vie fastueuse que la noblesse était obligée de mener et qui lui conservait seule quelque prestige depuis qu’elle avait perdu la réalité du pouvoir, épuisait les fortunes les plus solides. Les dépenses augmentaient sans cesse, tandis que la valeur des biens ne s’accroissait plus, et les libéralités royales ne parvenaient pas à combler le déficit. Claude de Saint-Simon, qui en avait été accablé, laissa plus de dettes que de biens [1], et son fils, dont la vie fut toujours rangée, presque sévère, mourut insolvable.

Il ne faut donc pas avoir trop de confiance dans le désintéressement de Claude de Saint-Simon et croire que ce cadet d’une maison pauvre, arrivé petit page à la cour, se soit piqué de vertus antiques ; au contraire il chercha à s’enrichir vite. Il fut avide comme les autres, et même, si l’on croit Richelieu, un peu plus que les autres. Comme eux aussi, il était prêt à payer la faveur du roi par des complaisances fâcheuses. Saint-Simon rapporte à ce propos une histoire assez peu édifiante, mais fort curieuse. « Le roi, dit-il, était véritablement amoureux de Mlle d’Hautefort ; il allait plus souvent chez la reine à cause d’elle, et il y était toujours à lui parler. Il en entretenait continuellement mon père, qui vit clairement combien il en était épris. Mon père était jeune et galant, et il ne comprenait pas un roi si amoureux, si peu maître de le cacher, et en même temps qui n’allait pas plus loin. Il crut que

  1. Saint-Simon rapporte qu’à la mort de son père il sentait le besoin de faire un mariage riche, « pour nettoyer son bien qui étoit en désordre. »