Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/534

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c’était timidité, et, sur ce principe, un jour que le roi lui parlait avec passion de cette fille, mon père lui témoigna la surprise que je viens d’expliquer, et lui proposa d’être son ambassadeur et de conclure bientôt son affaire. » Heureusement le roi refusa avec indignation, et Claude de Saint-Simon n’eut pas l’occasion d’exercer ses talens diplomatiques. Mais nous pouvons être sûrs qu’il l’eût fait sans scrupule et qu’il en eût volontiers tiré profit. Ce qui le prouve, c’est qu’il racontait gaîment cette histoire à son fils, comme un des souvenirs agréables de sa jeunesse. N’était-on pas dans une cour où l’on venait de voir, sans qu’on en parût fort scandalisé, des oncles, comme Villarceau, offrir leur nièce au roi, et des maris céder leur femme, comme Soubise ?

Ce n’est pas seulement pour satisfaire notre curiosité que M. de Boislisle a tant insisté sur la généalogie de Saint-Simon et sur l’histoire de son père. Il a pensé que ces études étaient le préliminaire obligé d’une édition des Mémoires et qu’elles servaient à nous en faire mieux connaître l’auteur. On a bien raison de dire que l’homme se forme dans l’enfant, et que souvent de grands écrivains restent pour nous inexplicables, parce que nous ne savons pas dans quel milieu et sous quelle influence ils ont grandi. Saint-Simon a été nourri des prétentions de sa famille ; plus on contestait au dehors l’origine illustre qu’elle s’attribuait, plus on la défendait avec passion chez lui. C’était sans doute l’entretien ordinaire de la maison. Nous savons qu’on y était fort chatouilleux sur les questions de rang et d’étiquette. Un mot du gazetier Loret nous apprend que la première femme de Claude de Saint-Simon n’entendait pas raillerie quand il s’agissait de préséance et qu’elle savait défendre ses droits. Il dit, dans sa lettre du 21 janvier 1652 :

Mademoiselle de Bouillon
Et madame de Saint-Simon
Pour le point d’honneur contestèrent,
Et l’autre jour se picotèrent
Sur cet important argument.


Ce n’étaient pas seulement les femmes qui « se picotaient, » quand il s’agissait de savoir qui passerait devant l’autre, Claude de Saint-Simon était connu pour apporter tant de passion dans ces querelles qu’en 1660 les ducs et pairs lui confièrent la défense de leurs privilèges, quoiqu’il fût un des derniers venus dans leurs rangs. Il composa à cette occasion un mémoire dont M. de Boislisle nous donne quelques fragmens. « Les ducs et pairs, disait-il, sont les grands officiers de la couronne et ont la première dignité de l’état. Un grand personnage les a nommés autrefois les dehors de la loyauté, qu’on ne peut blesser sans attaquer en quelque sorte