Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/547

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lui échappent sans cesse et se font jour avec une franchise énergique et de bizarres exagérations. C’est le cœur qui parle, un cœur emporté, furieux, mais sincère, et cette haine franche et fougueuse sert au moins à nous prouver que nous n’avons pas à craindre les adroites perfidies d’un imposteur. La partialité de Saint-Simon est donc moins dangereuse qu’on ne le prétend parce qu’elle se trahit d’ordinaire par ses excès mêmes. Il est plus facile de distinguer le faux au milieu de ces emportemens, qu’il ne le serait parmi des insinuations et des réticences. Les limites de la vérité, si ouvertement franchies, sont faciles à rétablir, et nous nous laissons moins surprendre à la passion quand elle se découvre elle-même par l’invraisemblance des reproches et la fureur des invectives. Noailles, Vendôme, Villars, devenus des monstres d’intrigue, de débauche et de vanité, le débonnaire duc du Maine transformé en un Titan et traité d’Encelade et de Briarée, le premier président flétri des noms de Néron et de Domitien, pour avoir fait rembourrer son siège au parlement et l’avoir surmonté d’une draperie : voilà de ces exagérations qu’il n’est pas besoin de signaler. Le plus simple bon sens les voit et en fait justice.

Les inexactitudes de détail sont plus graves parce qu’elles s’aperçoivent moins facilement. Le commentaire de M. de Boislisle, qui a pris soin de les relever toutes, montre combien elles sont nombreuses. A tout moment, Saint-Simon se trompe sur les choses qu’il devait savoir le mieux, qui intéressaient sa famille et celle de ses amis les plus intimes, comme par exemple quand il paraît oublier l’existence d’un de ses oncles, le propre frère de son père, ou qu’il donne deux garçons au duc de Beauvillier, qui en avait quatre. Est-ce par une sorte d’indifférence pour cette menuaille, comme il dit, et ces petits faits sans importance ne lui semblent-ils pas mériter la peine qu’on les rapporte exactement ? Je suis plutôt tenté de croire, en voyant ces erreurs se renouveler si souvent, qu’elles sont l’effet d’une sorte d’infirmité naturelle. Nous voyons tous les jours des gens se plaindre des caprices de leur mémoire, qui retient aisément certaines choses et en oublie d’autres. Saint-Simon l’avait médiocre pour les faits, mais excellente pour les images. Les événemens se gravaient mal dans son esprit, les figures y laissaient une empreinte qui ne s’effaçait plus. S’il est si grand peintre, s’il excelle à tracer des hommes ou des femmes des portraits ineffaçables, c’est qu’il les voit vite et bien. Il, aperçoit d’un coup d’œil dans leur visage ou leur personne les traits qui les fixeront à jamais dans notre mémoire. Le cardinal de Coislin est « un homme gros, court, entassé, » Mme de Montchevreuii « une grande créature maigre, jaune, qui riait niais, montrait de longues vilaines dents, et à qui il ne manquait que la baguette pour être une