Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/565

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entortillés, des morceaux de bois, des serpens et autres choses monstrueuses. »

En ce temps d’universelle crédulité, il n’y a guère que deux grands esprits qui résistent à la sottise commune, et, quand tout le monde a peur de Satan, Rabelais ose en rire et Montaigne en douter. « Je vois bien, dit Montaigne, qu’on se courrouce, et me défend-on d’en douter, sur peine d’injures exécrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu mercy, ma créance ne se manie pas à coups de poings… Qui établit son discours par braverie et commandement montre que la raison y est foible… J’ai les oreilles battues de mille tels contes : trois le virent un jour en Levant, trois le virent le lendemain en Occident, à telle heure, tel lieu, ainsi vêtu ; certes je ne m’en croirois pas moi-même. Combien trouvé-je plus naturel et plus vraisemblable que deux hommes mentent qu’un homme en douze heures passe d’Orient en Occident ! Combien plus naturel, que notre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de notre esprit détraqué, que cela, qu’un de nous soit envolé sur un balai, au long du tuyau de la cheminée, en chair et en os par un esprit-étranger ! Ne cherchons pas des illusions du dehors et inconnues, nous qui sommes perpétuellement agités d’illusions domestiques et nôtres. Il1 y a quelques années, un prince souverain, pour rabattre mon incrédulité, me fit cette grâce de me faire voir dix ou douze prisonniers de ce genre, et une vieille entre autres, vraiment bien sorcière en laideur et difformité, très fameuse de longue main en cette profession. Je vis épreuves et libres confessions, et je ne sais quelle marque insensible sur cette misérable vieille, et m’enquis, et parlai tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je pusse. Et ne suis pas homme qui me laisse guère garotter le jugement par préoccupation. Enfin, et en conscience, je leur eusse plutôt ordonné de l’ellébore que de la ciguë (car ils me parurent fous plutôt que coupables)… Quant aux oppositions et argumens que des honnêtes hommes m’ont faits, et là, et souvent ailleurs, je n’en ai point senti qui m’attachent… Après tout, c’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. ».

Mais venons à l’histoire des démons eux-mêmes : et d’abord quelle est leur origine ? Sur ce point, il y a des dissentimens graves. Les rabbins juifs, d’après Balthazar Bekker [1], font remonter cette origine aux premiers temps du monde. Pendant cent trente ans, disent-ils, qu’Adam vécut loin de sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui devinrent grosses, et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de fantômes. Mais cette opinion est

  1. Le Monde enchanté, Amsterdam, 1694 ; 4 volumes in-12, tome I, page 162.