Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/600

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Fontainebleau. Vers huit heures du soir, la cour, excessivement parée, se rendait chez la princesse qui devait recevoir à tel jour. On se plaçait en cercle ; on se regardait sans se parler. On attendait leurs majestés. L’impératrice arrivait la première, parcourait gracieusement le salon, et ensuite prenait sa place et attendait, comme les autres, en silence, l’arrivée de l’empereur. Il entrait enfin ; il allait s’asseoir près d’elle ; il regardait danser ; son visage était loin d’encourager le plaisir, aussi le plaisir ne se mêlait-il guère à de pareilles réunions. Pendant ces contredanses, quelquefois il se promenait entre les rangs des femmes pour leur adresser des paroles assez insignifiantes, qui le plus souvent n’étaient que des plaisanteries peu délicates sur leur toilette. Il disparaissait presque aussitôt, et peu après sa retraite, chacun se retirait de son côté.

Dans ce voyage de Fontainebleau, nous vîmes paraître une très jolie personne dont il fut un peu occupé. C’était une Italienne. M. de Talleyrand l’avait vue en Italie, et il avait persuadé à l’empereur de la placer auprès de l’impératrice, en qualité de lectrice. L’impératrice, d’abord un peu effarouchée de l’apparition de cette belle personne, prit cependant assez promptement le parti de se prêter avec complaisance à des amusemens auxquels il lui aurait été impossible de s’opposer longtemps, et cette fois elle ferma les yeux sur ce qui se passait. C’était une douce personne, plus soumise que satisfaite. Elle céda, dit-on, à son maître, par une sorte de conviction qu’on ne devait pas lui résister ; mais elle ne mit aucun éclat, aucune prétention à son succès ; elle sut même allier au dedans d’elle un grand fonds d’attachement pour Mme Bonaparte avec la complaisance pour la fantaisie de son époux. Il en résulta que cette aventure se passa sans bruit, ni éclat. Elle était alors la plus jolie femme d’une cour qui en renfermait un grand nombre de fort jolies. Je n’ai jamais vu de plus beaux yeux, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le visage. Elle était grande, élégamment faite ; elle eût eu besoin d’un peu plus d’embonpoint.

L’empereur n’eut jamais pour elle un goût très vif ; il le confia assez vite à sa femme, et la rassura en lui livrant sans aucune réserve le secret de cette froide liaison. Il l’avait fait loger à Fontainebleau, de manière à ce qu’elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler ; on se disait à l’oreille que, le soir, elle descendait chez lui, ou bien qu’il allait dans sa chambre ; mais au milieu des cercles il ne lui parlait pas plus qu’à une autre, et notre cour ne prêta pas longtemps attention à toute cette affaire, prévoyant qu’elle ne produirait aucun changement. M. de Talleyrand, qui avait le premier persuadé à Bonaparte le choix de cette maîtresse,