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bien des gens, il demeure encore le principal titre de son auteur à la célébrité.

Ce conte africain où les personnages, suivant la mode du XVIIe siècle, n’ont pas même pris la peine de se déguiser, a eu les honneurs de la traduction dans la plupart des langues de l’Europe, et il n’y a pas longtemps qu’un premier ministre d’Angleterre, dans une triomphante période, unissait le nom de Rasselas à l’expédition d’Abyssinie. La coïncidence des dates a suggéré à la critique anglaise un parallèle entre Rasselas et Candide, qui parurent la même année. On a même supposé, ce qui semble bien improbable, que Johnson pouvait avoir connu le dessein du roman de Voltaire, que le sien suivit à un intervalle très rapproché. Il y a en effet une ressemblance apparente entre les deux sujets, mais ce serait abuser d’une rencontre fortuite que de pousser la comparaison plus loin, au grand détriment de l’auteur anglais. La fertile vallée où Rasselas, prince d’Abyssinie, vit, sur l’ordre du roi son père, dans une heureuse ignorance des hommes, n’a rien de commun avec le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, et l’on ne saurait découvrir le plus petit air de famille entre la princesse Nekayal et Mlle Cunégonde. Rasselas n’est qu’une suite d’essais reliés par le fil d’une histoire invraisemblable. L’écrivain, dissertant à perte de vue sur la morale et la religion, y passe de l’utilité des pèlerinages aux dangers de la solitude, pèse les raisons qu’on peut avoir de croire à l’apparition des âmes qui ont quitté ce monde et cherche vainement le bonheur dans toutes les conditions de la vie. Ici encore c’est Johnson qui parle sans chercher à se dissimuler. Le thème est sérieux, les variations ne le sont pas moins : Vanité des vanités ! telle en est la conclusion.

« Père des eaux, s’écrie quelque part un des personnages en s’adressant au Nil, toi qui roules tes ondes à travers quatre-vingts nations, dis-moi si dans tout ton cours tu arroses une seule demeure où tu n’entendes pas s’élever le murmure des plaintes ? » Cette apostrophe peut donner une idée du ton ordinaire de l’écrivain. Quelque éloquentes que soient ses déclamations, quelque fortes que soient ses pensées, son pessimisme amer n’a qu’une seule note, et qui ne rappelle nullement le rire étincelant de Voltaire. Au fond, la différence est plus considérable encore. La morale de Candide, c’est qu’il faut cultiver son jardin ; la morale de Rasselas, c’est qu’il n’y a pour, l’homme qu’un choix vraiment important à faire ici-bas, celui de son éternité. Johnson est un moraliste chrétien. Si sa mélancolie prend quelquefois une teinte de scepticisme, il ne faut pas la confondre avec l’incrédulité, qu’il avait en horreur. Depuis longtemps il s’était rangé au joug d’une foi d’où la superstition n’était pas toujours absente. Fort assuré des vérités révélées, il