Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/694

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homme bien élevé et donnait au besoin des leçons d’étiquette. En réalité c’était, selon le mot du frère de Garrick, un terrible compagnon. On a quelque peine aujourd’hui à se le figurer dans un salon, entouré d’hommes élégans et de femmes à la mode ; il est certain toutefois qu’il était fort prisé du grand monde. La plus haute aristocratie recherchait l’honneur de le voir et le plaisir de l’entendre parler. Peut-être cependant était-il plus à son avantage chez ses amis naturels, artistes, savans, écrivains ou beaux esprits. La liste en était devenue rapidement très longue. Au premier rang brillait Garrick. Cet ancien élève de « l’académie » de Lichfield avait fait du chemin depuis qu’il était arrivé à Londres avec son maître, et celui-ci, bien qu’il eût le plus profond mépris pour la profession du comédien, ne cessa jamais de regarder Garrick comme sa propriété personnelle. Il ne perdait aucune occasion de lui lancer un coup de boutoir, mais il ne permettait pas que d’autres prissent la même liberté. Peu sensible à l’art dramatique, il ne l’était pas davantage aux beautés de la peinture. Reynolds n’en était pas moins un de ses meilleurs amis. Ce fut une réflexion piquante de l’artiste qui commença l’intimité. Un jour quelques dames déploraient devant lui la perte d’un ami à qui elles avaient des obligations. « Il vous reste une consolation, leur dit Reynolds, c’est d’être délivrées du fardeau de la gratitude. » Le moraliste, qui était présent, fut charmé de ce mot. Il s’en alla souper avec Reynolds et devint son ami pour la vie. Un autre genre de sympathie l’attirait vers Goldsmith à la même époque. Le jeune Irlandais, connu seulement des libraires qui l’employaient, avait l’immortalité dans son tiroir, où dormait le Vicaire de Wakefield, mais il venait d’être arrêté pour dettes à la requête de sa propriétaire. Il appela Johnson à son secours, et celui-ci, après s’être fait précéder d’une guinée, comme avant-garde, arriva lui-même. La guinée s’était déjà transformée en une bouteille de vin de Madère que Johnson déboucha pendant que Goldsmith déroulait son manuscrit. Le critique parcourut le roman, courut l’offrir à un libraire et apporta en échange 60 livres au moyen desquelles l’auteur put payer son terme, et, satisfaction plus vive encore, administrer une semonce à son impatiente hôtesse. De pareils services ne s’oublient pas ; on peut trouver que pourtant l’auteur du Dictionnaire les fit quelquefois payer un peu cher à son protégé. Goldsmith, qui était la vanité même, fut mis à une rude épreuve dans la société de Johnson, et, s’il n’y apprit pas l’humilité, ce ne fut pas la faute de ce dernier. Avec un semblable rabat-joie à ses côtés, le pauvre romancier en arrivait parfois aux dernières limites du désespoir, quoiqu’il n’ignorât pas que sous les railleries de son ami se cachait une admiration sincère. « Johnson, disait-il, n’a de l’ours que la peau. »