Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/696

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souriant : « Comment ! c’est vous, mauvais drôles que vous êtes ? Allons, je vais venir folâtrer avec vous. » Il fut bientôt habillé, et l’on entra dans Covent-Garden, où les marchands de légumes, arrivant de la campagne, commençaient à déballer leur marchandise. Johnson fit quelques tentatives pour les aider, mais les honnêtes jardiniers semblaient tellement étonnés de sa mine, de ses manières et de son étrange obligeance qu’il aperçut bientôt que l’offre de ses services n’était nullement goûtée. On se dirigea vers une des tavernes voisines, et l’on prépara un bol de la boisson qu’on appelle bishop. Puis les trois amis, montant en bateau, ramèrent jusqu’à Billingsgate, où Langton, invité à déjeuner ailleurs en compagnie de quelques jeunes dames, refusa de passer dans la dissipation le reste de la journée. Sur quoi Johnson le gourmanda, lui reprochant de l’abandonner pour aller s’asseoir dans une société de pauvres filles sans idées. » Il ne faudrait pas croire d’après ce dernier mot que Johnson fût devenu l’ennemi des femmes. Il était au contraire plein d’attentions pour celles qui, en l’écoutant, faisaient preuve d’intelligence à ses yeux. Il pouvait bien lui arriver dans un moment d’absence de se baisser, au milieu d’un dîner, et de prendre dans sa main le soulier de sa voisine ; mais quand la comtesse de Boufflers venait lui rendre visite, il savait, galant à sa manière, se précipiter dans l’escalier comme un ouragan pour lui donner la main jusqu’à son carrosse. On compte plus d’une femme parmi les personnes qui lui furent chères. La plus connue est Mrs Thrale. Son mari, le grand brasseur, était un excellent homme dont l’esprit « frappait très régulièrement les heures, mais ne marquait pas les minutes. » Quant à Mrs Thrale, elle savait plus d’anglais, voire même de latin, que les dames de son temps, et avait assez d’esprit pour n’en point trop montrer. Choyé par les deux époux, ayant sa chambre réservée dans leur maison de ville et dans leur maison de campagne, le critique perdait sa sévérité et le misanthrope sa mélancolie. Il composait de petits vers pour la maîtresse du logis et caressait les enfans.

A la même époque arrivait à Londres, attiré par sa réputation, un jeune Écossais dont le nom ne peut plus désormais se séparer du sien. L’inimitable Boswell ne doit sa célébrité qu’à l’affection de Johnson, et parmi tous ceux qui ont approché l’écrivain, il mérite une place à part. Voici quatre-vingts ans qu’on se demande si Boswell était un homme d’esprit ou s’il n’était qu’un sot sans avoir pu s’entendre sur son compte. Le fond de son caractère, comme le dit fort bien M. Leslie Stephen, parait avoir été une immense capacité de jouissance. Frivole et sensuel, sans un grain de philosophie ni une étincelle de poésie dans l’âme, il montrait en même temps un goût très vif pour les plaisirs