Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/72

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et qui, faute d’autre occupation, s’employoient à réconcilier les puissances et à partager l’Allemagne. Malheureusement l’un étoit Prussien et l’autre Autrichien, de façon que les disputes ne finissoient point, sinon pendant quelques momens qu’ils se réconcilioient pour me quereller sur mon indifférence et ma nonchalance. Un vieillard alité auprès de qui je me réfugiois achevoit de me régaler par des détails tout à fait intéressants de ses maux. Il plut pendant tout ce temps-là, et la bibliothèque du seigneur du lieu étoit composée du coutumier du pays de Vaud et de deux vieux livres de religion très propres à inspirer la dévotion, si elle est la même chose que le sommeil. Devois-je m’amuser pendant ces trois semaines, répondez-moi en conscience, mademoiselle. Eh bien, ces trois semaines m’ont paru environ la moitié du tems que j’ai passé éloigné de vous.

Je ne sais guère si je suis plus mal à mon aise seul ou en compagnie, mais, quoi qu’il en soit, je change perpétuellement de place. Quand je suis seul, je m’abîme dans mes réflexions, j’essaie de travailler, je prends des livres, je les ouvre, mais je ne vois rien. Je sors à la grande hâte pour me fuir ou plutôt pour vous fuir. Mais vous ne me quittez pas si facilement. Je cherche les femmes qu’on me dit être les plus aimables. Peut-être le sont-elles, mais par malheur je les compare toujours avec Vous. Me parle-t-on ? on veut que je réponde, que je parle à mon tour, et on oublie le seul sujet capable de me desserrer les dents. Se tait-on ? on insulte à ma tristesse, on veut jouir du spectacle d’un philosophe atterré, ou plutôt du cadavre d’un sage.

Ma seule consolation, mais elle en vaut bien d’autres, c’est de me rappeler à mon esprit les moments agréables que j’ai passé avec la plus charmante des femmes : ce mot m’est échappé, je ne vous destinois pas une éloge ; mais puisqu’il est lâché, je suis bien loin de me dédire. Vous êtes belle, si j’en doutois encore, je viens d’en avoir une preuve convaincante. J’allai l’autre jour chez un peintre étranger qui est parmi nous depuis quelque temps. J’y vis un portrait que j’aurois juré avoir été fait pour vous. J’y revois quand le peintre me dit : « Voilà un effort de mon imagination, un portrait de fantaisie. J’ai parcouru toute l’Europe, je n’ai jamais trouvé une femme qui osât s’attribuer tant d© charmes, et pour moi je suis persuadé depuis longtems qu’on la cherchèrent toujours. » La force de là prévention de cet homme résista à tous les efforts que je fis pour le tirer de son erreur. Or ça, raisonnons. Tant de charmes vous donnoient plein droit d’être frivole, haute, capricieuse, médisante, farcie de ridicules. A peine vos admirateurs auroient-ils vu tous ces défauts, ou du moins ils les auraient oubliés en vous regardant. Cependant vous êtes tout l’opposé de ce que vous pourriez être. On applaudirait quoi que vous disiez, et vous êtes spirituelle. On admirerait vos bizarreries et vous êtes sensée. Voilà proprement la situation où l’on peut tirer vanité de ses bonnes qualités. Un monarque