Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/73

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


absolu et une jolie femme à qui la tête ne tourne point doivent avoir l’âme bien forte. Voulez-vous, mademoiselle, que je vous parle naturellement ? Je vous ai toujours infiniment estimé, mais l’heureuse semaine que j’ai passé à Crassy vous a donné un relief dans mon esprit, que vous n’aviez point auparavant. J’ai vu tous les trésors de la plus belle âme que je connois. L’esprit et l’humeur toujours égale et toujours la preuve d’une âme contente d’elle-même. De la dignité jusque-dans le badinage, des agréments dans le sérieux même. Je vous ai vu faire et dire les choses les plus grandes sans vous en apercevoir au delà de ce qui étoit nécessaire pour les dire et pour les faire avec connaissance de cause. Votre passion dominante, on le voit assez, c’est la plus vive tendresse pour les meilleurs des parens, elle éclate partout et fait voir à tous ceux qui vous approchent combien vous avez le cœur susceptible des plus nobles sentiments. Toutes les fois que cette réflexion s’est présentée à mon esprit, elle m’a toujours emporté bien loin des objets qui l’avoient fait naître. Je réfléchis dans ce moment même au bonheur d’un homme qui, possesseur d’un tel cœur, vous trouvât sensible à sa tendresse, qui pût vous assurer mille fois le jour combien il vous aimoit et qui ne cessât de vous en assurer qu’en cessant de vivre. Je bâtis alors des systèmes de félicité, chimériques peut-être, mais que je n’échangerois jamais contre tout ce que le commun des hommes estime de plus grand et de plus réel.

Assurez, s’il vous plaît, mademoiselle, vos dignes parents M. et Mme Curchod que je me ferai toujours un devoir de conserver les sentiments de reconnoissance et d’estime qu’ils m’ont inspiré.

Que je serois malheureux, mademoiselle, si vous pouviez douter de la considération toute particulière avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

GIBBON.

Mademoiselle,

Je réfléchis souvent sur moi-même, non que je me regarde comme l’objet le plus important de l’univers ; mais enfin, c’est une matière de contemplation qui m’intéresse beaucoup que de considérer ce que je suis, ce que j’ai été, ce que je vais devenir. Autrefois mon sort étoit plutôt ennuyeux qu’affligeant. Une fortune honnête, quelques amis, une certaine réputation, voilà peut-être à quoi je devois m’attendre ; mais tous ces biens réels sans doute n’étoient point accompagnés du pouvoir d’en jouir. Je perdois un cœur capable de beaucoup de sentiments ; je n’en avois éprouvé aucun. Et tout me faisoit ressentir que les sensations les plus douloureuses ne sont pas aussi fâcheuses à l’âme que ce vide, cette