Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/780

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nière du peuple les naïves assurances des philosophes du xviiie siècle, ils sentent qu’eux-mêmes seraient les victimes du monstre par eux surexcité. « Le peuple, écrivait jadis un des coryphées du radicalisme depuis longtemps exilé au fond de la Sibérie, le peuple, ignorant, plein de préjugés grossiers, et d’une haine aveugle pour tous ceux qui ont abandonné ses sauvages coutumes, le peuple ne ferait aucune différence entre les gens qui portent l’habit allemand (européen) ; avec eux tous, il agirait de la même manière, il ne ferait grâce ni à la science, ni à la poésie, ni à l’art, il détruirait toute notre civilisation[1]. »

Tel est le péril auquel d’ardens et sincères utopistes exposent sciemment leur patrie. Pour comprendre une telle aberration dans des classes instruites, de la part de gens formés aux leçons de l’Occident et prétendant agir au nom de la science contemporaine, il nous faut jeter un coup d’œil sur les fauteurs habituels des idées anarchiques, sur ceux qu’avec plus ou moins de justesse l’on désigne d’ordinaire sous le nom de nihilistes.


III.


Le nihilisme, qui a fait tant de bruit depuis quelques années, n’est pas chose toute nouvelle. Il compte déjà, sous ce nom bizarre même, une longue existence ; voici vingt ans peut-être qu’il est à la mode dans les écoles et les universités, chez les étudians et les étudiantes aux cheveux courts de l’intérieur ou de l’étranger. S’il semblait vieilli et déjà presque démodé avant de retrouver récemment une vogue et une vigueur inattendues, le nihilisme n’avait point cessé d’être en faveur dans la jeunesse, il attirait l’attention de la police et du gouvernement longtemps avant que les attentats de 1878 et 1879 lui eussent valu la curiosité de l’Europe.

Le nihilisme n’est pas un système tel que le positivisme d’Auguste Comte ou le pessimisme de Schopenhauer, ce n’est pas une forme nouvelle du vieux scepticisme ou du vieux naturalisme. En philosophie, ce n’est guère qu’un matérialisme grossier et tapageur, presque dénué de tout appareil scientifique. En politique, c’est un radicalisme socialiste, moins soucieux des moyens d’améliorer la situation des masses que pressé d’anéantir tout l’ordre social et politique actuel. Ce n’est pas un parti, car il n’a d’autre programme que la destruction ; sous ses étendards se rangent des révolutionnaires de toute sorte, autoritaires, fédéralistes, mutualistes, communistes, qui ne restent d’accord qu’en ajournant après

  1. Tchernychevski, Pisma bez adressa ; Vpered, 1874, page 254.