Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/784

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supérieurs comme devant les saintes images. C’est là un signe de la profonde discordance d’idées et de sentimens dont souffre la nation. Au moral comme au physique, dans l’homme comme dans la nature, s’y rencontrent les deux extrêmes : à la plus naïve vénération politique et religieuse, répond le plus effronté cynisme intellectuel et moral.

Ce grossier matérialisme négatif n’est point tout le nihilisme, ce monstre né de penchans opposés a une autre face, fort différente et également russe, le mysticisme. Ces hommes si dédaigneux de toute croyance, de tout songe métaphysique, de tout idéal, ont eux aussi leurs spéculations ou leurs rêves, et ce ne sont ni les moins timides ni les mieux réglés. Au fond de ce réalisme naturaliste se retrouve une sorte d’idéalisme avide de se donner carrière dans le champ inexploré du possible. Du sein de ce pessimisme qui maudit l’ordre social actuel sort un optimisme effréné qui escompte ingénument les merveilles d’un avenir utopique. En Russie, la plupart des jeunes gens, pour qui la plus blessante des injures serait d’être appelés idéalistes et la plus grande humiliation de passer pour tels, ne craignent pas, dans les matières qui semblent s’y prêter le moins, de s’abandonner aux rêves les plus téméraires. C’est dans le domaine économique et social, dans le domaine des réalités positives que, nihiliste ou non, le Russe se permet le plus volontiers les fumées de l’utopie et la recherche de l’absolu. C’est en s’enfonçant dans les sentiers du réalisme et de l’utilitarisme qu’il retombe dans les théories et les chimères ; c’est par une sorte de cercle, qu’à force de s’en éloigner, il revient à l’esprit spéculatif, comme un voyageur qui, après avoir passé par les antipodes, aborderait par une autre rive au pays qu’il a quitté. La sphère qui exige le plus de mesure et de sobriété d’esprit est celle où le Russe (et en cela il n’est pas seul) laisse la plus libre carrière à son imagination. Avec une grande différence de science et de méthode, n’avons-nous pas vu quelque chose de cette spéculation à rebours chez les adversaires les plus déclarés de la métaphysique, chez certains positivistes par exemple, qui, dans les questions économiques et politiques, ont parfois abouti à des conclusions si peu en rapport avec leur méthode et réellement si peu positives ? Cette contradiction si fréquente chez la plupart des socialistes ou des radicaux, cette sorte de changement de front qui, dans les écoles les plus négatives, s’explique par un impérieux besoin d’idéal et de foi en un monde meilleur, n’est nulle part moins rare et plus frappante que chez les Russes. Sur ce terrain, l’esprit national se montre avec tous ses contrastes, avec sa défiance et son dédain des croyances reçues, avec sa confiance naïve dans les thèses douteuses et son goût des paradoxes.