Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/786

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Qu’on lise le célèbre roman de Tchernychevski : Que faire[1] ? et l’on sera surpris de la singulière alliance de mysticisme et de réalisme, d’observations pratiques et prosaïques, et d’aspirations vagues et rêveuses amalgamées dans l’étrange ouvrage du doctrinaire radical. Dans cette longue et lente histoire qui prétend nous peindre les réformateurs de la société et les sages de l’avenir, c’est par des symboles, par des songes que se révèlent à l’héroïne ses propres destinées avec les destins de la femme et de l’humanité. Il est vrai que ces allégories assez transparentes ont pu être suggérées à l’auteur déjà emprisonné par le besoin de ne pas trop éveiller les inquiétudes de la censure. Dans le roman du prisonnier, à côté de ce mysticisme humanitaire se rencontre une sorte d’ascétisme naturaliste, pour nous plus bizarre encore. Le révolutionnaire idéal, le type achevé de l’homme de l’avenir, un certain Rakhmétof, n’a point seulement toutes les perfections morales de la solidarité et de la fraternité rêvées ; comme un anachorète chrétien ou un extatique de l’Inde, Rakhmétof se plaît à renoncer aux joies de la vie et aux plaisirs des sens ; il aime à se priver, à se mortifier pour ressembler à son dieu souffrant, le peuple opprimé[2]. Lorsqu’on lui servait des fruits, Rakhmétof ne mangeait que des pommes parce que en Russie c’est le seul fruit dont le peuple puisse manger. S’il ne portait pas de cilice, ce revendicateur des droits de la chair, au lieu de dormir sur un lit, se plaisait à coucher sur un feutre garni de petits clous d’un pouce de longueur.

Il y a sans doute peu de Rakhmétof en dehors des romans : parmi les admirateurs de Tchernychevski, un trop grand nombre s’abandonne au dévergondage autorisé par leurs tristes doctrines ; ce stoïcisme, ce dédain des jouissances matérielles impérieusement réclamées pour autrui, se retrouve cependant parfois dans la vie réelle. Parmi les novateurs de l’un et l’autre sexe qui professent et souvent pratiquent l’amour libre, il s’en trouve qui, par une singulière contradiction, tiennent à honneur de ne pas user des droits qu’ils revendiquent. Cela se rencontre naturellement surtout parmi les femmes, toujours plus disposées aux contradictions, plus désireuses d’ennoblir toutes les aberrations. C’est chez elles, chez quelques-unes de ces dévotes du nihilisme, chez ces jeunes filles qui en sont les plus ardens prosélytes et les plus courageux missionnaires, qu’on voit le mieux tout ce que ce répugnant matérialisme peut recouvrir de sentimens généreux et d’idéalisme inconscient. Entre

  1. Voyez l’analyse qu’en a donnée M. F. Brunetière dans la Revue du 15 octobre 1876.
  2. Voici une des maximes de Rakhmétof : « Puisque nous demandons que les hommes jouissent complètement de la vie, nous devons prouver par notre exemple que nous le demandons, non pour satisfaire nos passions personnelles, mais pour l’homme en général. »