Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/79

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je ne trouve d’autre signe de vie donné par Gibbon à sa fiancée que l’envoi de son premier ouvrage, l’Essai sur l’étude de la littérature, avec une épître dédicatoire que je ne publierai pas à cause de son peu d’intérêt, et dont le ton froid et embarrassé aurait dû, ce semble, commencer à ouvrir les yeux de la jeune fille. Pendant ces quatre années, bien qu’il eût déjà tourné ses desseins d’un tout autre côté (ainsi que cela résulte de ses Mémoires), il accepta d’elle une fidélité dont son cœur n’était déjà plus digne. Ce ne fui qu’au milieu de l’année 1762 qu’il se dégagea par une lettre, au désespoir affecté de laquelle je ne crois pas qu’on puisse beaucoup se tromper.

Mademoiselle,

Je ne puis commencer ! Cependant il le faut. Je prends la plume, je la quitta je la reprends. Vous sentez à ce début ce que je vais dire. Épargnez-moi le reste. Oui, mademoiselle, je dois renoncer à vous pour jamais ! L’arrêt est porté, mon cœur en gémit, mais, devant mon devoir, tout doit se taire.

Arrivé en Angleterre, mon goût et mon intérêt me conseilloient également de travailler à m’acquérir la tendresse de mon père et à dissiper tous les nuages qui me l’avoient dérobé pendant quelque temps. Je me flatte d’avoir réussi : toute sa conduite, les attentions les plus délicates, les bienfaits les plus solides m’en ont convaincu. J’ai saisi le moment où il m’assuroit que toutes ses idées alloient me rendre heureux pour lui demander la permission de m’offrir à cette femme avec qui tous les pays, tous les États me seroient d’un bonheur égal, et sans qui ils me seroient tous à charge. Voici sa réponse : Épousez votre étrangère, vous êtes indépendant. Mais souvenez-vous avant de le faire que vous êtes fils et citoyen. Il s’étendit ensuite sur la cruauté de l’abandonner et de le mettre avant son temps dans le tombeau, sur la lâcheté qu’il y auroit de fouler aux pieds tout ce que je devois à ma patrie. Je me retirai à ma chambre, y demeurai deux heures ; je n’essaierai pas de vous peindre mon état ; j’en sortis pour dire à mon père que je lui sacrifiois tout le bonheur de ma vie.

Puissiez-vous, mademoiselle, être plus heureuse que je n’espère d’être jamais ! Ce sera toujours ma prière, ce sera même ma consolation. Que ne puis-je y contribuer que par mes vœux ! Je tremble d’apprendre votre sort, cependant ne me le laissez pas ignorer. Ce sera pour moi un moment bien cruel. Assurez M. et Mme Curchod de mon respect, de mon estime et de mes regrets. Adieu, mademoiselle. Je me rappellerai toujours Mlle Curchod comme la plus digne et la plus charmante des femmes ; qu’elle n’oublie pas entièrement un homme qui ne méritoit pas le désespoir auquel il est en proie.