Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/842

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contemporains, et plus spécialement les magistrats, croit aveuglément aux démons et à leur puissance. Cette puissance n’a pas de limite. « Il n’y a théologien qui puisse mieux interpréter la sainte Écriture qu’eux ; il n’y a jurisconsulte qui sache mieux que c’est des testamens, des contrats et des actions ; il n’est médecin qui entende mieux la composition des corps humains et la vertu des cieux, des étoiles, des oiseaux, des poissons, des arbres, des herbes, des métaux et des pierres. » Le diable peut tout. Voilà son axiome fondamental : voilà la base inattaquable de tous ses jugemens. Aussi, plus une accusation est absurde, plus elle paraît vraisemblable au grand juge. Il raconte très sérieusement l’histoire d’une pomme placée sur la margelle d’un pont, et de laquelle sortait un bruit et tintamarre si grand que l’on avait horreur de passer par là ; heureusement quelqu’un, plus hardi que les autres, prit un long bâton et jeta la pomme dans le lac. Pourquoi cette pomme était-elle si bruyante ? c’est que, depuis la faute d’Eve, la pomme est un fruit cher au diable, et des sorciers avaient placé celle-là sur le pont afin de mettre à mal quelque chrétien.

C’est à Saint-Claude, dans le Jura, à quelques lieues de Ferney, que les sorciers avaient machiné leurs trames : c’est là que Henri Boguet tint assises de justice. Quelle justice, grand Dieu ! Il suffit, pour être édifié sur son compte, de relire la citation que nous avons faite précédemment. Françoise Secrétain, accusée par un enfant de huit ans, possède un chapelet dont la croix n’a que trois côtés ; d’où l’on tire un indice contre elle. Elle ne pleure pas pendant que le juge lui parle ; l’indice est plus grave encore. Elle a les yeux penchés contre terre pendant qu’on l’interroge ; assurément cela est grave, car elle se consulte à Satan sur ce qu’elle doit répondre au juge qui l’interroge. Enfin on lui coupe les cheveux ras : elle est terrifiée, et avoue tous ses crimes : 1° qu’elle avait baillé cinq démons à Louise Maillat ; 2° qu’elle s’était dès longtemps baillée au diable et que le diable avait la semblance d’un grand homme noir ; 3° que le diable… 4° qu’elle avait été une infinité de fois au sabbat, et qu’elle y allait sur un bâton blanc ; 5° qu’étant au sabbat, elle y avait dansé, et battu l’eau pour faire la grêle ; 6° qu’elle et Gros-Jacques Bocquet avaient fait mourir Louis Honoré d’une poudre que le diable leur avait baillée !

Voilà déjà deux coupables. Avec une louable persévérance, Boguet finit par en trouver d’autres. Thiévenne Paget, gardant des vaches aux champs, en perdit une ; comme elle se déconfortait, Satan s’adressa à elle et la gagna. Il en fit de même à Georges Gaudillon, qui se contristait de ne pouvoir conduire certains bœufs. Pierre Gaudillon, fâché de ce que sa faux ne coupait si bien que celle de