Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/843

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ses compagnons, se donna au diable [1]. Satan apparut à l’instant à lui et le gagna. Claude Gaillard ayant soufflé contre Claude Perrier, tout aussitôt celle-ci tomba malade et enfin mourut. Tous ces malheureux, des fous, selon toute vraisemblance, sont saisis, interrogés, et ils confessent qu’ils vont au sabbat, les uns sur un bâton blanc, les autres sur un gros mouton noir, tantôt encore sur un bouc, sur un cheval, et le plus souvent par la cheminée. Quelquefois on va au sabbat à pied, quelquefois on n’y va pas du tout, et on y assiste cependant. Ainsi, un jour, « un mari s’aperçoit que sa femme pendant la nuit ne souffloit ni ne pipoit. Il l’espoinçonne, et s’aperçoit avec horreur qu’elle ne sent pas. » A ce moment, le coq chante, et l’épouse se réveille en sursaut. N’est-il pas évident qu’elle revient du sabbat ? d’autant plus, ajoute judicieusement le mari, qu’il est mort du bétail à quelques miens voisins. Boguet, lui, n’admet pas qu’on puisse aller au sabbat en esprit seulement. Il semblerait alors qu’il dût conclure que cette femme n’est pas sorcière. Point du tout, c’est une sorcière, mais qui n’a pas été au sabbat.

A ces accusées on en joignit deux autres, dénoncées aussi par Françoise : Pierre Uvillermoz et Rolande Duvernois. « Cette Rolande, amenée devant le juge, se mit à japper comme un chien, roulant les yeux dans la tête avec un regard affreux et épouvantable. On jugea qu’elle étoit non-seulement sorcière, mais possédée, ce qui fut confirmé, car il lui fut impossible de prononcer le saint nom de Jésus. » On dut procéder alors, avant la punition de la sorcière, à l’exorcisme de la possédée. Le prêtre arrive, conjure le démon de lui dire son nom ; le démon, non sans difficulté, répond qu’il s’appelle Chat, qu’ils étaient deux, que son compagnon se nommait Diable. Alors se livre un combat entre le prêtre et Satan. Le prêtre s’aidait de prières et de conjurations, le diable se défendait avec blasphèmes et moqueries. C’était une chose étrange de voir comme il se servait du corps et des membres de la possédée : Tantôt elle regardait le prêtre de travers, tantôt elle lui faisait la grimace, et tordait la bouche en se moquant de lui. Enfin, le soir, un des démons sort par la bouche sous la forme d’une limace noire qui fait deux ou trois tours en terre et disparaît. Par malheur, le Chat restait encore, et celui-là fut plus opiniâtre. Le prêtre, à force d’exorcismes, finit par l’exaspérer ; de sorte qu’après force contorsions, jappemens, hurlemens, il se décida à quitter le corps de Rolande. Restait la sorcière, qui fut brûlée le 7 septembre 1600. « Mais comme l’on sortit cette femme hors de prison, l’air à l’instant

  1. C’est de là évidemment que vient l’expression populaire : on se donne au diable, quand on ne réussit pas à faire ce qu’on a entrepris.