Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/868

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même qu’envoyant bâiller à côté de soi, on est tenté de bâiller aussi, de même une femme nerveuse, voyant sa compagne en proie à une attaque de nerfs, ressent la tentation presque invincible d’en faire autant. Cette imitation involontaire, irrésistible, fait que, dans un couvent de femmes, où la réclusion, le mysticisme, les privations de toutes sortes, prédisposent à l’hystérie, il suffit d’une seule attaque d’hystérie chez une religieuse pour que toutes les autres religieuses soient aussitôt atteintes du même mal. Ces faits ne sont pas de la théorie, mais de l’histoire ; et il suffit de relire le récit des faits qui se sont passés à Kintorp, à Loudun, à Louviers, pour être convaincu que la maladie hystérique se propage parmi une réunion de femmes avec autant de rapidité que le typhus parmi une armée en déroute.

Cette contagion par l’imitation se comprend bien pour les affections hystériques qui se développent dans l’intérieur d’un couvent, d’un village ou d’une bourgade, mais comment se peut-il que la même nature de délire règne épidémiquement durant deux siècles dans toute l’Europe ? Eh quoi ! pendant plus de deux cents ans toutes les malheureuses qu’on traîne devant les juges affirment qu’elles ont assisté au sabbat ; elles en décrivent les infâmes cérémonies ; elles racontent avec des détails d’une précision extraordinaire les persécutions sataniques dont elles sont victimes. Toutes ont vu les mêmes démons, ont participé aux mêmes enchantemens, ont été tourmentées par les mêmes obsessions diaboliques. Ces aveux faits spontanément et sans le secours de la torture, doit-on les considérer comme exprimant des faits véritables, ou des hallucinations ? Le sabbat est-il un rêve ou une réalité ?

Il faut, pour apprécier sainement ces confessions des sorcières, connaître une étrange disposition de l’intelligence des hommes. Par suite d’un excessif amour et d’une admiration exagérée de nous-mêmes, nous avons tous, plus ou moins, une tendance générale à supposer la persécution, le mépris ou la raillerie d’autrui. Il nous semble qu’on ne nous rendra jamais toute la justice qui nous est due. Les accidens qui nous arrivent, conséquences de nos fautes ou de nos erreurs, sont involontairement attribués par nous à des persécutions ou à des hostilités dont la preuve est impossible à donner. Assurément, chez la plupart des individus, cette croyance à la persécution est victorieusement combattue par la raison, de sorte qu’elle n’entraîne aucune conséquence fâcheuse. On arrête les écarts de la folle du logis, qui se donnerait trop libre carrière, et on met un frein à cette imagination funeste de voir partout des ennemis. Malheureusement tous les hommes n’ont pas cette puissance, et quelques infortunés finissent par se persuader qu’ils sont victimes d’une persécution réelle. Partout ils voient des machinations