Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/98

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Curchod ne demeura pas, au lendemain de la mort de sa mère, isolée et sans appuis. La maison du pasteur Cayla et celle du père de Moultou lui offrirent l’asile d’une affectueuse hospitalité. Mais ceux qui connaissent les rues hautes du vieux Genève, la Taconnerie, où était située la maison de M. Cayla, le Bourg de Four, où se trouvait celle de Moultou, comprendront que leurs hautes et noires murailles présentassent aux yeux de la jeune fille un aspect singulièrement triste lorsqu’elle les comparait aux vergers de Crassier ou aux terrasses de Lausanne. Elle se trouvait d’ailleurs dans une de ces situations pénibles où les justes susceptibilités de la dignité rendent plus sensibles les peines de la vie. Bien qu’elle continuât de donner des leçons au dehors et qu’elle s’efforçât de reconnaître l’hospitalité qu’elle recevait en tenant lieu d’institutrice aux enfans de Moultou, elle sentait bien que cette situation un peu subalterne dans une famille amie ne pouvait éternellement durer et elle cherchait avec l’aide de ses amis eux-mêmes le moyen d’y mettre un terme. Elle avait deux partis à prendre : celui d’accepter dans quelque famille étrangère une place de demoiselle de compagnie ; ou celui, qui lui coûtait bien davantage, d’écouter quelqu’une des propositions de mariage qui, à l’honneur de ses compatriotes, continuaient à ne pas lui faire défaut. Sa correspondance de cette époque nous la montre en proie aux plus vives anxiétés. Tantôt, elle s’informe des conditions d’existence qui sont faites aux demoiselles de compagnie en Allemagne ou en Angleterre, et elle est à la veille de partir pour l’un ou l’autre de ces deux pays. Tantôt elle paraît sur le point d’écouter les propositions d’un brave avocat d’Yverdon, dont elle a fait la connaissance dans un séjour à Neufchâtel, et qui la supplie de « prononcer en sa faveur un arrêt de bénédiction qu’il attend par retour du courrier, sans ultérieur délai. » Mais l’arrêt se faisait attendre, et les conditions singulières que la jeune fille mettait à son consentement, entre autres celle de ne pas être obligée de vivre à Yverdon avec son mari plus d’un tiers de l’année, retardait la conclusion d’une union à laquelle les amis de Suzanne Curchod la pressaient fort de consentir. La sagesse humaine lui conseillait peut-être en effet d’adopter ce parti un peu prosaïque ; mais fort heureusement, elle ne l’écouta pas, et des circonstances imprévues vinrent changer pour elle la face des choses.

Parmi les femmes que la réputation de Tronchin avait attirées aux environs de Genève se trouvait une Française appelée Mme de Vermenoux. Bien qu’elle ne fût âgée que de vingt-six ans, Mme de Vermenoux était déjà veuve d’un premier mari dont il paraît qu’elle n’avait pas grand sujet de regretter la mort. Jeune, riche, spirituelle, assez frivole, elle cherchait à oublier les préoccupations que lui causait l’état de sa santé en attirant autour d’elle les hommes