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ce nom même de Prométhée ne revient jamais dans cette Divine Comédie, qui pourtant ne manque certes ni de réminiscences classiques, ni de figures mythologiques! Chose plus curieuse encore, le nom de Job ne revient pas non plus dans le pandémonium d’Alighieri, si immense et si rempli, et parmi tous les patriarches qu’il célèbre depuis le premier jusqu’au dernier, depuis Adam jusqu’à Tobie, je ne vois pas seulement ce juste de la terre de Hus, ce Prométhée de la Bible, qui, lui aussi, avait lutté avec Dieu, qui avait voulu pénétrer l’énigme de la création et scruter la grande question du mal! Un seul personnage semble, dans l’enfer du Florentin, approcher ce type et effleurer cette pensée, — mais il suffit déjà de le nommer, il suffit de nommer Ulysse, pour faire sentir combien peu propre est la personnification, et combien peu accentuée est dans le poème de Dante cette idée titanique, qui dans la conception moderne d’un sujet pareil aurait dominé toutes les autres. Ulysse châtié pour n’avoir pas résisté au désir a d’explorer le monde et de connaître les vices et les vertus des hommes; » l’ingénieux Laertiade condamné aux flammes éternelles pour avoir essayé de franchir « Cette gorge étroite où Hercule posa les deux signes qui avertissent l’homme de ne point passer outre[1] » — voilà le seul Faust, la seule âme prométhéenne de l’enfer d’Alighieri, et ce trait en dit plus que tout un livre. Il donne la juste mesure du génie spéculatif de Dante et décrit exactement l’horizon de la Divine Comédie comme celui du moyen âge tout entier. J’ai dit du moyen âge qu’il connut des doutes, mais qu’il ne connut pas le doute, le grand doute universel et autonome; je dirais volontiers de même de la Divine Comédie qu’elle contient les maux de notre nature, mais qu’elle ne contient pas le Mal, le Mal dans son sens transcendantal et absolu. Le Mal, Dante le comprend seulement dans ses effets partiels et pratiques, dans ses produits moraux, sociaux et politiques; il ne le comprend pas dans sa cause unitaire et théorique, dans son principe spéculatif et abstrait. Il connaît certes la négation : car pour lui, comme pour le plus simple des croyans, tout péché est déjà une négation de Dieu et provient des passions et des intérêts humains; mais il ne connaît pas la négation absolue et métaphysique, cette négation désintéressée et sans passion, qui détruit pour détruire, — par la seule fatalité de sa nature et de sa logique, — qui décompose tout pour parvenir au néant, et qui n’a rien de matériel parce qu’elle est l’esprit : « l’esprit qui éternellement nie, » comme l’exprime le Méphistophélès de Goethe. Dans la vaste liste des péchés que déroule devant nos yeux le chantre de l’Enfer, il manque un péché capital : le péché du doute infini, de

  1. Inf., XXVI, 107-109.