Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/110

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sciences et principalement aux sciences appliquées. Qui empêcherait, dans les villes de quelque importance, d’avoir l’école scientifique à côté du lycée littéraire, comme, en Allemagne, la realschule est partout placée près du gymnase ? Le public serait ainsi bien prévenu de ce qu’on fait dans chaque établissement et les pères de famille choisiraient en toute connaissance celui qui convient le mieux à l’aptitude de leurs enfans ou qui les prépare directement à leur carrière. Le lycée littéraire serait sans doute moins peuplé qu’aujourd’hui ; mais ne vaut-il pas mieux qu’il ne contienne que les jeunes gens qui se destinent aux professions libérales et qui y sont propres ? On saurait que c’est un établissement aristocratique, qui ne convient qu’à l’élite de la société, qu’on y enseigne largement les langues mortes et les littératures antiques, et ceux qui ont le goût et le loisir de se donner cette culture supérieure de l’esprit viendraient l’y chercher. Il ne serait pas nécessaire que ces lycées spéciaux, destinés à l’étude des lettres, fussent tous semblables. Ne pourrait-il pas y en avoir, dans le nombre, où cette étude serait poussée plus loin que dans les autres, où l’on donnerait plus de soin et plus de temps au grec, où les vers latins, ces pauvres vers partout proscrits, recevraient un asile [1] ? De cette façon et avec cette variété, tout le monde trouverait à se satisfaire. On ne verrait plus s’entasser dans les mêmes établissemens cette nuée d’élèves de force et de goût divers, qui se nuisent par leur voisinage même. Chacun irait chercher le collège qui lui convient, y vivrait dans son milieu, parmi des jeunes gens qui auraient les mêmes idées que lui et se destineraient aux mêmes carrières. Les études étant librement choisies, on pourrait exiger qu’elles fussent suivies avec plus de soin, et, comme tous les élèves se décideraient d’après leurs vocations et leurs aptitudes, il y aurait, dans nos classes, moins d’indifférens et moins d’incapables. Enfin on ferait cesser l’éternel débat entre les partisans des lettres et ceux des sciences : du moment que tous pourraient suivre à leur gré le genre d’études qu’ils préfèrent, personne n’aurait plus le droit de se plaindre.

Cette solution est si naturelle qu’elle a dû se présenter à la pensée de tous ceux qui s’occupent chez nous de l’instruction publique. Par malheur, elle a le désavantage de blesser cet amour jaloux de l’égalité qui est la plus violente passion de notre pays. Aujourd’hui surtout, sous un régime démocratique, on aurait peut-être quelque

  1. C’est ce qui en réalité existe aujourd’hui à Paris. Malgré l’apparente régularité des programmes, l’enseignement n’est pas tout à fait le même dans les divers lycées : il y en a où l’on fait plus de latin et de grec que dans les autres, et, par exemple, les candidats à l’École normale savent bien où ils doivent aller pour se préparer aux examens qu’ils veulent subir.