Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/23

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trop peu de ressources à sa prodigieuse avidité de s’instruire et au besoin de tout discuter librement.


Mon cher S…

Mon Dieu ! que la vie est triste ici ! je songe à ma bonne mère, que je n’ai pas embrassée depuis longtemps, à mes livres, dont je suis séparé depuis longtemps aussi. J’ai passé deux fois en revue la bibliothèque du collège. Il n’y a plus rien de sérieux à lire, pas même les bonnes éditions complètes des grands auteurs classiques. J’ai lu et pris des notes sur tous les ouvrages philosophiques et historiques qu’elle renferme. Il me faut une nourriture plus forte que la maigre pitance littéraire qu’on nous marchande ici. J’étouffe dans cette atmosphère béate et mystique.

Demain est un jour de communion générale. En attendant, je jette un regard distrait sur les camarades qui m’entourent. Malgré moi, mes yeux sont attirés vers le surveillant d’étude, un futur prêtre qui passe ici pour un petit saint. Sa pâle figure, qui a la blancheur de la cire, ses yeux constamment baissés, sa pose calme, timide, lui donnent une ressemblance parfaite avec le saint Louis de Gonzague que vous connaissez. Pour que l’illusion soit complète, il ne manque au tableau que la tête de mort et un lis dans ses frêles mains. Le pauvre camarade qu’on a élevé provisoirement à l’auguste fonction de surveillant est doux comme un agneau. Il a une attitude résignée et béate qui me ravit. Je suis sûr qu’il rêve au ciel en ce moment et qu’il se voit enlevé entre deux anges. Heureux jeune homme ! que j’envie ta foi ardente et sincère ! La mienne, hélas ! chancelle et le doute m’assaille. Ma raison s’incline, il est vrai, devant la pureté de la morale évangélique, mais elle se cabre à chaque instant, devant les dogmes et les mystères. Des mystères, et pourquoi ? ..

Oui, je voudrais pouvoir soulever un coin du voile, voir enfin derrière le rideau. Dieu n’est-il donc pas présent et visible à tous les yeux par les merveilles de la nature ? N’est-il pas l’éternel et le tout-puissant ? .. Que n’avons-nous tous deux, mon cher ami, la foi aveugle du charbonnier !


Obtenir de sa mère qu’elle lui permît d’aller compléter ses études à Paris, tel avait toujours été, depuis sa sortie du collège des jésuites, l’ardent désir de Lanfrey. Mais les hésitations étaient grandes chez l’honnête bourgeoise de Chambéry. Elles ne lui étaient pas uniquement inspirées par la crainte d’une cruelle séparation, ni par la mesquine préoccupation des dépenses plus considérables qu’il lui faudrait s’imposer. Il y avait déjà longtemps