Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/25

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écrits, de toutes ses actions, mais nulle part autant que dans les lettres écrites pendant son extrême jeunesse.

Ce qui donne une certaine grâce à la révélation intime des sentimens qui ont prématurément agité l’âme impressionnable de Lanfrey, c’est qu’ils n’ont été que le prélude de ceux qui ont tourmenté sa vie entière. Nulle affectation ne dépare d’ailleurs, quoique volontairement ou non la forme en soit toujours assez littéraire, ces confidences d’un fils à sa mère, et ces épanchemens d’un ami avec ses camarades. Il ne s’agit pas ici de souvenirs rassemblés après coup avec plus ou moins de fidélité pour la plus grande gloire de celui qui les écrit ; la nature fière et discrète de Lanfrey répugnait extrêmement à la complaisante exhibition de sa propre personne, et il n’a jamais rien écrit sur lui-même. Mais la correspondance qui est présentement sous mes yeux devant être prochainement publiée, je me crois permis d’y puiser avec choix. Pour donner la clé d’un caractère, pour pénétrer sûrement et très avant dans ce for intérieur qui est tout l’homme, rien ne vaut les lettres échappées au courant de la plume sous la dictée de la préoccupation qui domine dans le moment et sous l’impression encore chaude des événemens du jour. Autant que nous pourrons, nous laisserons donc Lanfrey nous raconter lui-même avec les détails de son existence d’écolier, l’histoire des pensées de toutes sortes qui l’assiégeaient alors et des passions politiques qui déjà grondaient au fond de son cœur.

Au moment où il quittait pour la première fois son foyer natal afin d’entrer à Paris dans l’un de ces collèges sur les bancs duquel il avait tant souhaité d’aller s’asseoir, la pensée du jeune Lanfrey se reporte avec tristesse vers sa mère et avec regret vers les beaux sites auxquels il lui faut dire adieu. « Tu as l’imagination si ardente et le cœur si maternel, écrit-il à Mme Lanfrey, que ta sollicitude t’aura sans doute montré ma route échelonnée d’une longue suite de catastrophes effrayantes et impossibles, — naufrages, explosion de chaudière, — déraillement, — éboulement, — attaques nocturnes. Rien de tout cela ! nous n’avons pas même versé, bien que notre conducteur ait fait consciencieusement tout ce qui était possible pour y arriver. Pas le moindre incident pour faire diversion à l’ennui. Un ciel morne et pluvieux ; des paysages consternés et transis ; des routes boueuses ; des chevaux mélancoliques et des postillons enragés. Tout cela, ma bonne mère, n’était guère fait pour me guérir du mal du pays qui nous serre si affreusement le cœur au moment où les montagnes de la patrie s’effacent dans l’éloignement. Oh ! cher coin de terre ! à l’heure où du pont du bateau je l’ai vu disparaître sans retour, il s’est fait en moi un