Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/37

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quoi faire douter de l’intelligence de Dieu. Mon idée fixe dans la fièvre était de mourir pour quelque chose. J’aurais consenti à être haché en petits morceaux pour avoir la mort de l’ouvrier que le travail tue, du pêcheur que la tempête noie, du soldat frappé d’une balle, du marchand qui court après ses friperies. Quand ces souffrances me laissaient quelque relâche, mon imagination prenait soin de m’en forger d’autres d’une nature si extravagante, que je n’y pense plus maintenant que le sourire sur les lèvres…


Sa santé un peu rétablie et ses études de droit terminées à Grenoble, il restait à Lanfrey à prendre un parti qui allait décider du cours de sa vie entière. Il hésitait entre deux perspectives et deux nationalités : se faire inscrire au barreau de Chambéry, sa ville natale, ou se rendre à Paris, objet de tous ses désirs, afin d’y tenter la fortune dans la carrière des lettres vers laquelle il se sentait comme irrésistiblement entraîné. Mais déjà le séjour de la France le séduisait moins depuis que Louis-Napoléon était devenu président de « sa chère république. » Sa mère insistait pour le garder plus près d’elle. Il opta pour la Savoie. Mais avant d’y faire son stage, il fallait se faire recevoir avocat à Turin et obtenir certains diplômes nécessaires pour régulariser sa situation. Ce n’était pas sans douleur et sans une sorte de déchirement qu’il faisait à la tendresse filiale le sacrifice de ses ambitieuses espérances et commençait de pénibles démarches afin d’arriver au noble résultat de pouvoir avocasser à Chambéry. « Depuis vingt ans ma mère travaille pour moi, ajoutait-il en écrivant à un ami au moment de traverser le Mont-Cenis ; mon avenir est à elle et lui appartient plus qu’à moi. »

Cependant un aimable épisode de sa vie d’écolier l’attendait dans cette vieille capitale du Piémont vers laquelle il s’acheminait si tristement. Malgré ces silhouettes de grisettes furtivement glissées de temps à autre dans la correspondance de Lanfrey, il s’était soigneusement appliqué à se garder jusqu’alors contre toutes les séductions féminines. Il était plutôt armé en guerre contre elles. S’inspirant du souvenir classique de Juvénal, ou peut-être des propos sceptiques du vieil oncle de Chambéry dont nous avons parlé, qui, ayant parcouru tout le globe dans sa jeunesse, en avait rapporté cette idée qu’il n’y avait au monde que le seul peuple turc qui sût vivre avec les femmes, n’avait-il pas écrit récemment à l’un de ses amis : « La femme est un être profondément malfaisant… Il y a dans un cœur de femme tant de petitesses, de mesquineries, de duplicité, de calculs, de détours, d’hypocrisie que l’œil de Dieu n’y pourrait rien démêler. Heureusement pour lui, il y a autres chose à faire que de regarder là-dedans. La femme ne remue pas le petit doigt avant d’avoir calculé l’effet que ce mouvement