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chaque jour. Ici, comme ailleurs, les légendes remontent à des antiquités fabuleuses, à des dieux dont les tribus aiment à se dire issues.

Dans un livre récent et dont il a été rendu compte ici même [1], M. le marquis de Nadaillac examine les diverses hypothèses auxquelles a donné lieu le peuplement de l’Amérique et de l’Océanie. On l’a attribué tour à tour aux Sibériens, aux Chinois, aux Indiens, Égyptiens, Phéniciens, Celtes, Scandinaves, Juifs même. Pour l’expliquer, on a ressuscité du fond des mers cette terre mystérieuse, l’Atlantide, abîmée dans les flots. Elle s’élevait, dit-on, au-delà des colonnes d’Hercule et s’étendait au loin dans l’Océan-Atlantique. Anéantie en une seule nuit par un déluge tel que les hommes n’en virent jamais de pareil, il ne subsisterait plus de ce vaste pont jeté entre l’Europe et l’Amérique que des cimes isolées, les Canaries, les Açores, les îles du Cap-Vert et Madère. C’est ce que racontèrent à Solon des prêtres égyptiens qui assignaient à ces événemens une date antérieure de neuf mille ans à sa venue en Egypte. Quoi qu’il en soit de ces hypothèses qui attribueraient à l’Europe et à l’Afrique le peuplement de l’Amérique et, par une supposition plus hardie et plus inadmissible encore, celui de l’Océanie, l’étude des temps présens nous atteste la disparition complète de ces premiers habitans et leur remplacement par une race bien différente. Les habitans actuels, les Kanaques, comme ils s’appellent eux-mêmes, du mot kanaka, qui dans leur langue signifie « homme, » les Kanaques n’ont occupé ces îles que vers la fin du XIIe siècle. Nous avons toute raison de les croire originaires de Sumatra.

On n’ignore pas que, dans la seconde moitié du XIIe siècle, les vastes plateaux de la Haute-Asie ont, à la suite d’épouvantables famines et de guerres sanglantes, déversé sur le monde alors connu ces terribles avalanches humaines qui, conduites par Tchingis-khan, ont envahi les Indes, la Perse, la Syrie, la Moscovie, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche. Sur le versant opposé, le même phénomène s’est accompli. Ainsi qu’un flot pousse l’autre, l’émigration est descendue jusqu’à la presqu’île de Malacca, refoulant tout devant elle, acculant à la mer les populations éperdues qui n’ont plus trouvé d’abri que sur leurs bateaux. Le choc dut être terrible pour entraîner ainsi des millions de fuyards et pour les jeter sur les côtes de Bornéo, des Célèbes, des Nouvelles-Hébrides. Ils étaient si nombreux que les plus aventureux durent céder la place sur ces îles et gagner comme ils purent les îles des Fijis, des Navigateurs, Hervey, Tahiti enfin. Un dernier reflux en poussa quelques-uns

  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1880.