Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 45.djvu/835

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difficile de la débarrasser des seconds, qui naguère y ont remporté leur première, victoire. Vienne, ce qu’à Dieu ne plaise, une nouvelle épopée parisienne, comme celle de la commune, et ces villages de la banlieue disputeront certainement à Belleville et à Montmartre l’honneur d’y jouer un rôle, de même que Belleville et Montmartre ont enlevé le sceptre de la révolution au quartier Saint-Merri et au faubourg Saint-Antoine, devenus presque des quartiers bourgeois. Sans insister sur ce noir pronostic, on peut dire cependant qu’il y a dans l’existence de cette population flottante, misérable, aigrie, qui vient se grossir de tout le rebut, de tout le vomissement de Paris, un sujet de préoccupation constante pour l’autorité publique, à la surveillance de laquelle elle échappe, et que cette préoccupation devra un jour ou l’autre gagner aussi la charité.

La promenade à travers les royaumes de la misère, que je voudrais demander à mes lecteurs de parcourir avec moi, ne nous entraînera cependant pas aussi loin. Le terrain où je voudrais leur servir de guide est déjà assez vaste, et je n’essaierai même pas de les conduire à travers les vingt arrondissemens de Paris, car ils finiraient par trouver avec raison que les aspects de la pauvreté se ressemblent à peu près partout. Cependant, depuis la transformation apportée dans les conditions d’existence de la population indigente par les percemens dont j’ai parlé, on peut dire qu’il y a aujourd’hui dans Paris deux misères, la vieille et la nouvelle : la vieille qui se cache et s’entasse dans les maisons à six- étages au centre de la ville ; la nouvelle qui s’étale et pullule dans les quartiers excentriques. Ces deux misères sont assez différentes d’aspect, presque de mœurs, et je voudrais les étudier toutes les deux sur le vif. Pour étudier la vieille misère, je pourrais être tenté de choisir ces quartiers du vieux Paris situés sur la rive droite de la Seine, à l’intérieur de l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, qui après avoir été le théâtre des drames et des crimes du moyen âge ont été témoins des élégances du XVIIe siècle et des désordres du XVIIIe ; les quartiers de la cour des Miracles, de la porte Barbette, près de laquelle fut assassiné le duc d’Orléans, de la rue des Lions-Saint-Paul, où demeurait Mme de Sévigné, de la rue Quincampoix, où Law avait établi sa maison de banque. Sous le premier empire et la restauration, ces quartiers étaient devenus la résidence de ce monde des gros commerçans si bien mis en scène par Balzac, les Birotteau, les Matifat, les Grevel, les Popinot, et autres habitans de la rue des Bourdonnais ou de la cour Batave. Aujourd’hui, bien qu’ils soient surtout habités par ce qu’on pourrait appeler le demi-peuple, petits boutiquiers et ouvriers en chambre, cependant la misère y a aussi élu domicile. On y trouve des ruelles, la rue de Venise (peut-être la plus étroite de Paris), la rue Maubuée, l’impasse Berthaut, la rue du