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combinaisons d’événemens imaginées par d’autres, et d’écrire toute sa pièce de cette bonne encre dont il a écrit une scène, au lieu de la délayer, cette encre, selon la formule. La formule est vieille, elle est mauvaise ; on le sait, on le dit tout bas, et pourtant on se risque plutôt à l’employer encore une fois qu’à se passer hardiment d’elle. En vérité, c’est mal : quand le public, ce routinier, invite les écrivains à quitter la routine, n’est-il pas temps que les écrivains la quittent ? Nous comptons fermement que dans une occasion prochaine, M. Ch. Buet se montrera plus fier.

C’est la même querelle, ou peu s’en faut, que j’aurai l’audace de faire à M. Gondinet. Si vous n’avez déjà vu le Voyage d’agrément, vous le pourrez voir au mois de septembre, alors que se rouvrira le Vaudeville. La pièce, dès le premier soir, est allée aux nues, sur cette scène où, le mois d’avant, le Drame de la gare de l’Ouest, un vaudeville de M. Durantin, était tombé à plat. M. Durantin n’est pas un novice. Quelle était la donnée de sa pièce ? Un bourgeois a trois filles, qu’il fiance à trois jeunes gens, lesquels ont trois maîtresses. Un de ces jeunes gens est avocat ; il plaide pour sa maîtresse, une personne de mœurs légères, un procès en revendication d’enfant. Il fait dans sa plaidoirie un portrait si touchant de la jeune femme, il la colore si bien en héroïne persécutée, que son futur beau-père, présent à l’audience, conçoit le projet de la lui donner pour belle-mère : l’avocat a fort à faire pour ôter de l’esprit du bonhomme les préventions qu’il y a mises en faveur de sa cliente. Voyons maintenant la donnée du Voyage d’agrément. M. de Suzor, un excellent mari, s’est laissé aller, pendant une absence de sa femme, à souper en compagnie trop joyeuse, à se griser un tantinet, à battre un cocher (il n’était pas si gris !), puis à rosser un sergent de ville qui intervenait dans le débat. Ces choses-là, comme il le dit lui-même, ne réussissent jamais aux hommes d’ordre : Suzor est condamné à quinze jours de prison. Sa femme est revenue, le jour où il doit se constituer prisonnier : comment expliquer son départ et justifier son absence ? Faute de mieux, il prétexte un voyage d’agrément : sa femme le croit en Italie. Tandis qu’il est sous clef, le directeur de la prison, un fonctionnaire fantaisiste, fait la cour à Mme de Suzor, dont il a trouvé la photographie chez une « petite dame » présente au fameux souper.

Comparez ces deux thèmes. Lequel jugez-vous plus propice à la comédie, lequel plus voisin du simple vaudeville ? A mon avis, l’idée comique gît bien plutôt dans la pièce de M. Durantin ; celle de M. Gondinet ne se fonde que sur une combinaison fortuite et peu vraisemblable d’événemens. Oui, mais le succès en art dépend, et c’est justice, de l’exécution bien plus que de la conception première. Or M. Durantin a traité sa comédie en vaudeville ; M. Gondinet, de son vaudeville a fait presque une comédie. J’entends que M. Durantin s’est borné à croiser et décroiser selon les règles connues du manège scénique les ficelles visibles où