Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/328

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par une illusion qui lui est propre, il se flatte de réconcilier avec cette prétendue morale le pessimisme moderne, qu’il semble considérer comme son plus redoutable adversaire. Le pessimisme et l’optimisme, suivant lui ; ne seraient divisés que sur une question de fait. Ils sont d’accord pour reconnaître à quelles conditions la vie serait bonne ; mais le premier prétend que ces conditions ne se sont jamais réalisées. Ils ne diffèrent donc que pour le présent et pour le passé ; ils ne diffèrent pas sur le but qui serait digne, s’il était accessible, d’être poursuivi dans l’avenir. Ce but, dans les deux systèmes, c’est la plus grande somme de plaisir, c’est la plénitude du bonheur pour les individus et pour les sociétés. Ils comportent donc les mêmes idées sur la direction de la conduite, sur le bien et le mal ; ils peuvent accepter la même morale.

Je doute que de pareilles raisons puissent désarmer les pessimistes. S’ils pratiquent la méthode inductive, ils jugeront de l’avenir par le passé ; ils refuseront de se prêter aux efforts impuissans d’une bonne conduite dont le seul mobile est le chimérique espoir d’un bonheur impossible. Ils ne s’y prêteront pas davantage s’ils s’appuient sur des conceptions métaphysiques ; car ils rejettent a priori toute poursuite du bonheur et ils ne donnent pour but à la vie que l’anéantissement total, non pour se procurer ou pour procurer à l’humanité un« sorte de bonheur sauvage dans la destruction même, mais pour satisfaire un pur besoin logique, pour faire cesser avec le monde lui-même les contradictions dont il est le théâtre.


III

Ce n’est pas seulement avec le pessimisme que M. Spencer ne saurait se mettre d’accord, c’est avec lui-même. La contradiction est manifeste entre la morale du plaisir et le principe même de l’évolution. L’évolution, telle que la conçoit M. Spencer, est la loi de tous les êtres vivans, depuis les organismes les plus rudimentaires jusqu’aux plus élevés et aux plus complexes. Elle n’attend pas, pour se produire, qu’il y ait un commencement de sensibilité, une capacité quelconque de jouir et de souffrir. Partout elle se manifeste comme le passage d’un état inférieur à un état supérieur : elle n’implique nullement qu’un sentiment de plaisir soit attaché à ce passage ; à plus forte raison ne trouve-t-elle pas sa fin nécessaire dans ce sentiment de plaisir. Rien n’atteste, malgré d’ingénieuses hypothèses, une sensibilité consciente et émotionnelle dans les plantes. Rien ne prouve l’existence d’une telle sensibilité chez les animaux inférieurs. Chez les êtres mêmes qui la possèdent, sans conteste, elle