Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/455

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que le propriétaire du domaine fait défoncer le sol pour y planter quelques peupliers. Dans ces cas et dans beaucoup d’autres semblables, les plantes nouvelles venues appartiennent toujours à un climat plus méridional ; elles s’étaient conservées en graines dans le sol depuis des siècles ; ramenées à la surface, elles germent, se développent, mais généralement ne mûrissent pas leurs fruits et ne peuvent se reproduire sous un climat maintenant trop froid pour elles. D’autres fois, c’est par des semis que les nouvelles introductions ont lieu. Ce sont les céréales qui ont amené en Europe une petite cohorte de plantes orientales qui ne croissent que dans le sol meuble des moissons (par exemple le coquelicot et le bleuet) et que M. Alph. de Candolle appelle « plantes cultivées malgré la volonté de l’homme. » Des semis de plus dont les graines venaient des Alpes, faits par Duhamel du Monceau aux environs d’Orléans, sur la route de Fontainebleau, ont déterminé dans cette localité, il y a une cinquantaine d’années, le développement d’une orchidée alpestre, le Goodyera repens, qui, en 1854, a été constaté avec surprise sous les plus du mail d’Henry IV, à Fontainebleau, qui s’y est toujours maintenu et étendu, et qui croît aujourd’hui sous d’autres plantations de la forêt et même en dehors d’elle, sous les plus de Samoireau. La plante est maintenant complètement naturalisée. D’autres espèces acquièrent aussi après leur installation des lettres de grande naturalisation : ce sont des plantes qui gagnent de proche en proche sur le sol, en s’éloignant graduellement du centre de leur aire sous l’influencé de conditions plus favorables à leur existence ; tel est le Berteroa incana, crucifère de l’Allemagne et de l’Alsace, qu’on trouve déjà en Lorraine et que le président de la Société linnéenne de Bruxelles, M. Félix Muller, qui représentait à la session nos confrères de Belgique, à découverte sur le champ de tir à Fontainebleau. Parfois ces plantes naturalisées viennent de bien loin. Cornut, dont l’Enchiridion est de 1635, connaissait déjà l’Erigeron canadense, qui depuis deux-cents ans n’a fait que se multiplier dans nos guérets, et pendant les dernières excursions, on a constaté les nouveaux progrès qu’a faits dans nos rivières (le Loing) et jusque dans certaines mares de la forêt de Fontainebleau, une plante aquatique de la même origine, l’Elodea canadensis.

Ces modifications naturelles, ces extinctions justifieraient, s’il avait besoin de justification, le goût de quelques riches amateurs qui s’étudient à rassembler dans leurs jardins les spécimens des plus belles et des plus rares plantes de la flore indigène, empruntées aux porphyres des Pyrénées, aux prairies du Mont-Dore, aux landes de la Bretagne, et tout étonnées de se voir dans le même parterre mêlées aux frondes découpées des fougères exotiques. C’est