Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/498

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conception très élevée, très claire, mais l’action molle et l’exécution indécise. Il disait : « J’ai des chefs-d’œuvre dans la cervelle, mais ils s’y trouvent si bien qu’ils n’en veulent sortir ! »

Il s’était pris d’amitié pour moi, il me tutoyait et mon extrême jeunesse justifiait sa familiarité. Je lui avais montré mes vers ; il les avait examinés, épluchés avec une sévérité qui alors me sembla outrée ; rien ne le satisfit, ni l’idée, ni le plan, ni l’exécution ; il était impitoyable. — « Je te fais mal, me disait-il, je te permets de crier, mais c’est pour ton bien. Tout ce que tu as fait n’est bon qu’à allumer ton feu. » J’avais beau comprendre qu’il avait raison, je me débattais. Je lui communiquai la lettre que Victor Hugo m’avait écrite et, pendant qu’il la lisait, je ne le quittai pas des yeux. Une double impression se peignit sur son visage, le front était plissé, et la bouche souriait ; ce qui domina enfin fut un sentiment de commisération : « Pauvre petit ! il n’est vraiment pas permis de se moquer si emphatiquement d’un enfant. Si Hugo a lu tes vers, il les a trouvés misérables ; il te dit qu’ils sont beaux, il te verse un verre de son plus gros éloge, il te grise et fait de toi un claqueur pour son prochain drame. J’ai vu plus de cinquante lettres pareilles à celle-ci, écrites par lui à des morveux sans rime et sans césure ; il est coutumier du fait ; pourvu qu’il soit adoré, qu’importe l’adorateur ! Si tu regardes cette lettre comme un passeport pour la postérité, tu n’es qu’un nigaud. Ah ! tu crois qu’il s’agit tout simplement de lancer un pavé de deux cents vers contre la porte de la gloire pour l’enfoncer et aller te pavaner dans le temple ? Eh bien ! tu te trompes, mon garçon ; l’escalier est élevé, il a plus d’un étage, il faut le gravir sur les genoux et sur les coudes ; si tu roules à chaque degré et si tu retombes en bas, tu me feras le plaisir de n’en pas être surpris. Il y en a, je le sais, qui du premier élan, arrivent au palier supérieur, mais ceux-là sont des gens de génie. Or, non-seulement tu n’as pas de génie, mais tu n’as même pas de talent. Tu me trouves brutal ? Bath ! les amers sont fortifians. Tu sors du collège, tu crois que tu sais quelque chose, tu ne sais rien. Sais-tu lire ? A la façon dont tu écris, on en pourrait douter. »

J’étais atterré. Ausone de Chancel s’en aperçut et se mit à rire : « Allons, petit, ne te désole pas ; tout ce qui te fait défaut, tu peux l’acquérir. Sais-tu ce qui m’a manqué pour être quelqu’un ? Il m’a manqué l’assiduité au travail, sans quoi nul labeur ne porte fruit. Ne te plains pas ; ta vie matérielle est assurée et tu n’es pas obligé de payer la soupe du soir avec ton feuilleton du matin. C’est là une force que tu ne peux soupçonner ; si tu ne l’utilises pas, tu ne seras qu’un drôle. Si j’avais seulement eu 6,000 livres de rentes, j’aurais peut-être été un grand poète ; non, je les aurais mangées. Si tu te ruines, tu es une bête ; si tu ne travailles pas, tu es un sot. Sache