Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/846

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’un patriarche ordinaire, et c’était par un fol orgueil qu’il avait voulu se mettre au-dessus de ses confrères. Ayant reconnu cela à Rome, ayant trouvé en outre que la ville éternelle n’avait rien d’édifiant, il s’était converti au rite grec. C’est du moins ainsi qu’il me contait son histoire ; mon drogman, catholique fervent, ajoutait qu’il avait trouvé son intérêt dans sa conversion ; le patriarche grec lui avait donné une bonne place dans les bureaux du patriarcat, et, comme il avait l’humeur voyageuse, il aurait plusieurs fois escorté de hauts dignitaires de l’église grecque en Italie, en France et en Allemagne. Sa dernière excursion l’avait conduit à Paris, durant l’exposition. Il fallait l’entendre parler de Paris ! On croit généralement qu’en Orient les catholiques seuls admirent la France, c’est une erreur ; à quelque race, à quelque communauté qu’ils appartiennent, notre pays est pour tous les Syriens le plus grand, le plus beau, le plus puissant des pays. Paris exerce en particulier sur leur imagination une fascination extraordinaire. Je n’en ai pas rencontré un seul qui ne m’en parlât avec l’enthousiasme des Juifs célébrant Jérusalem. Son nom fait briller tous les yeux et éclater des exclamations d’enthousiasme sur toutes les bouches. On ne saurait croire quelle impression étrange et charmante à la fois on ressent lorsque, perdu dans un désert affreux, comme je l’étais en allant à Saint-Saba, on est tout à coup abordé par un Oriental en costume pittoresque qui vous dit, comme m’a dit Constantin Vrissis : « lites-vous Français ? Venez-vous de Paris ? » et qu’à votre réponse affirmative, il s’écrie aussitôt : « Et moi aussi j’ai été élevé à Paris ! » Constantin Vrissis aimait-il réellement la France ? Je ne sais, car avec les Grecs il faut toujours se méfier un peu. Néanmoins, il était sincère, je le crois, quand il me parlait de la reconnaissance de son pays pour ce que nous avions fait en sa faveur au congrès de Berlin : « Ah ! Waddington, Grévy, Gambetta, quels hommes ! » s’écriait-il à tout propos. Je ne m’attendais pas à trouver, dans un site du Ve siècle, au milieu de tous les souvenirs des premiers âges du christianisme, l’écho du nom de Waddington. Tout philhellène qu’il fût, Constantin Vrissis parlait avec autant de plaisir de son couvent que de sa patrie. Ce n’est pas que son couvent lui plût ; d’abord il m’avouait franchement que les Bédouins qui l’entouraient lui faisaient une peur horrible ; et puis, s’il fallait tout dire, un esprit cultivé comme le sien ne s’accommodait guère avec la grossièreté des moines ses confrères, de même que son estomac délicat répugnait aux olives qui faisaient leur nourriture. Il avait des goûts plus raffinés. Sachant l’histoire, il regrettait le passé ; au Ve siècle, quand saint Saba bâtit le couvent, quatre mille anachorètes s’y réfugièrent et dix mille autres vivaient aux alentours, dans les antres des rochers.