Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/857

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quelles discordes ! quelle étroitesse d’esprit, quels scandales et quelles misères ! Rien n’est donc parfait sur la terre ; rien de ce que crée l’homme ne satisfait l’idéal qu’il porte dans son cœur. La réalité n’est jamais au niveau du rêve ; lorsqu’elle semble l’égaler, ce n’est que pour un temps bien court. Les premiers chrétiens ont pu croire que le règne de Dieu allait enfin commencer ; ils se sont bercés de cette charmante illusion ; elle les a nourris et soutenus ; puis tout s’est évanoui comme dans un mirage. Les révolutions humaines, religieuses et politiques, obéissent toutes à la même loi. Ce qu’elles ont en elles de divin se montre d’abord dans une aurore rapide ; le monde séduit espère que la justice, ce tien suprême vers lequel il aspire sans repos, va descendre tout à coup des hauteurs inaccessibles de la spéculation dans le domaine de la pratique ; mais peu à peu, le vieux limon qui est au fond de toutes choses remonte à la surface ; aux abus détruits succèdent d’autres abus non moins odieux ; en sorte qu’un régime fondé par des mains pures est renversé plus tard par des mains dont la pureté n’est pas moins grande. Les plus nobles esprits s’épuisent ainsi ou à fonder des œuvres éphémères, ou à ébranler les œuvres que d’autres nobles esprits ont fondées, mais que le temps a flétries depuis. Nous ne bâtissons que pour donner à ceux qui nous suivent l’occasion de détruire ce que nous avons bâti. La vie de l’humanité se consume dans des constructions et des destructions incessantes qui amènent, après les mêmes espérances, les mêmes déceptions. Et ce n’est pas seulement le spectacle du monde et les jeux de l’histoire qui nous frappent par leurs lacunes et par leurs misères. Ce qui est en nous ressemble à ce qui est hors de nous. Quand nous descendons en nous-mêmes, quand nous cherchons à nous rendre compte de ce qui s’agite au fond de nos âmes, ne sommes-nous pas en présence du spectacle d’une aussi douloureuse impuissance ? En vain, ne trouvant nulle part ni dans les idées ni dans les choses la perfection dont le désir nous poursuit, cherchons-nous à la réaliser, du moins dans nos sentimens ; nous ne sommes pas plus maîtres de notre cœur que de notre intelligence et de notre volonté ; il nous échappe également pour retomber dans les tristes conditions de sa nature incomplète. Parfois la passion nous élève au-dessus de nos instincts ordinaires ; nous croyons qu’elle va nous transformer. Nouvelle illusion ! il se mêle bientôt à ses plus nobles élans mille faiblesses qui l’avilissent. Quel est celui qui, sondant ses plus chers souvenirs, n’y retrouve aucune impression dont il ait à rougir ? Rien n’est immaculé ; tout est disparate et relatif. Et pourtant l’esprit de l’homme est possédé d’un besoin insatiable d’absolu ! Ce n’est pas en Judée qu’il serait possible de l’oublier. Voilà la terre des affirmations les plus