Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/858

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énergiques, des affirmations soutenues jusqu’au sang. Eh bien ! pour être sincère, suis-je bien sûr d’une seule de mes croyances, d’une seule de mes émotions ? Que sais-je ? Peut-être n’y a-t-il de vrai que le murmure des flots, le chant des oiseaux, le vague du désert et l’éternelle surprise de la nature. Nous passons avec nos doctrines d’un jour, avec nos amours d’une heure, avec nos illusions d’un instant ; mais les objets extérieurs demeurent et ils imposent aux générations successives les mêmes rêves, les mêmes aspirations, les mêmes chutes, les mêmes doutes, les mêmes espérances et les mêmes angoisses. La moisson d’hier fait place à la moisson de demain, sans que les tristes fruits que porte l’humanité aient jamais varié. Depuis qu’il foule notre globe, rien ne s’est modifié autour de l’homme, et le trouble de son cœur n’a jamais changé.

Il y a longtemps que je n’avais vu de papillons ; je n’en avais pas rencontré au milieu de toutes les fleurs de la Judée ; c’est au bord du Jourdain que j’en ai trouvé pour la première fois dans mon voyage en Syrie. Ils se posaient sur les branches des arbres, tandis que des oiseaux minuscules et des hirondelles rasaient l’eau de leurs ailes. Des joncs, des tamaris poussaient sur les deux rives du fleuve ; des trembles aux feuilles toujours frémissantes s’agitaient près de moi. J’avais eu une matinée très chaude pour la marche, surtout près de la Mer-Morte, dont la surface unie réfléchit la chaleur aussi vivement que la lumière. Mais une légère brise soufflait le long du Jourdain, et tout en me rafraîchissant, elle me donnait l’agréable sensation du bruit du vent dans les arbres que je n’avais également pas rencontrée depuis bien des mois. En Égypte, le vent ne manque pas ; mais il ne joue guère qu’avec les palmiers, dont les feuilles presque métalliques rendent un son strident qui diffère beaucoup du délicieux murmure des feuillages européens. Le Jourdain n’a aucun point de ressemblance avec le Nil. Celui-ci est un fleuve d’une majesté sereine, l’autre est une sorte de torrent qui rappelle nos rivières de France lorsqu’un orage a gonflé et noirci leurs eaux. Je ne sais comment il se fait cependant que le bruit vif et cristallin des flots du Jourdain a réveillé en moi le souvenir du murmure que font les petites vagues du Nil lorsqu’elles viennent se briser sur les fondemens du palais de Choubra, dans les environs du Caire. Le Nil décrit une immense courbe au palais de Choubra, de même que le Jourdain à l’endroit d’où je le contemplais ; mais la similitude s’arrête là. Si charmant que soit le paysage du Jourdain, il est impossible de le comparer à la campagne d’Égypte. C’est donc par un pur caprice de ma mémoire ou de mon imagination qu’oubliant tout à coup la Judée et la solitude où j’étais plongé, je me suis cru subitement transporté sur la terrasse des palais de Choubra, avec