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SOUVENIRS LITTERAIRES

SEPTIÈME PARTIE[1]


XIII. — AU CAIRE.

Lorsque, Gustave Flaubert et moi, nous débarquâmes en Égypte, le 15 novembre 1849, nous sentîmes que nous entrions dans un autre monde, dans le vieux monde des Pharaons, des Lagides et des khalifes. A travers les âges, Hérodote et Abd’Allatif se donnent la main et peuvent servir de guide au voyageur. La vieille race, — Coptes et fellahs, — vit encore comme elle a vécu jadis, humiliée, exploitée par le conquérant. A l’Égypte il a toujours fallu un maître, l’Hyksos, le Perse, le Macédonien, le Romain ; hier l’Arabe, aujourd’hui le Turc, demain l’Anglais. Entre la mer Méditerranée et l’Océan indien, c’est une porte, c’est une route, et c’est un marché ; le peuple autochtone n’en a rien su faire et il semble destiné à la servitude, qui, ne lui a jamais failli. Le fellah est doux et courbé sur sa glèbe ; le Bédouin est rêveur et vagabond ; la vue d’un seul arnaute met un village en fuite ; la justice, le recouvrement de l’impôt, l’administration, l’armée n’ont qu’un seul instrument : le bâton. Les fils aimés d’Ammon, les dieux Philadelphes, les Thoulonides, les Fatimites, les sultans Mamelucks, les Ottomans ont tous gouverné de la même manière ; l’Égyptien semble créé pour obéir, car, quel que soit le dominateur, il obéit.

  1. Voyez la Revue du 1er juin, du 1er juillet, du 1er août, du 1er septembre, du 1er octobre et du 1er novembre.