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de la justice qu’elle dut transmettre à ce fils, dont elle était fière et jalouse. Il tenait beaucoup d’elle pour le moins autant que de son père. » C’est dans ce milieu austère et républicain que naquit, le 1er janvier 1801, Emile Littré. — Malgré ses répugnances politiques, son père, qui était sans aucune fortune, était entré dans l’administration des finances ; grâce à la bienveillance de Français (de Nantes), il y fut chargé d’un bureau de droits réunis. C’était un homme intelligent, d’une puissance rare de volonté et de travail, d’une bonne foi absolue. A travers les circonstances d’une vie très éprouvée et souvent très difficile, il eut le courage de refaire à fond son éducation classique, qui avait été fort négligée ; il apprit le grec, il s’initia même à la connaissance du sanscrit. — Il prenait en toute chose la vie au sérieux. Bien qu’opposé aux croyances théologiques, il avait le sentiment de répulsion le plus vif pour la raillerie de Voltaire en ces matières. M. Littré trouva dans les papiers de son père une note constatant que, lui aussi, avait été centriste et alarmé par les moqueries du XVIIIe siècle ; que, devenu père de famille, il s’était jugé responsable de ses opinions théologiques à l’égard de ses enfans, qu’il avait dès lors étudié à nouveau toute la question des croyances, mais que ce nouvel examen n’avait pu l’y ramener [1].

Il n’est pas étonnant qu’il imposât à ses fils, Emile et Barthélémy, quand le temps fut venu, la forte discipline de travail qu’il s’était imposée à lui-même. La maison était tenue avec une rigidité presque excessive ; chacun y remplissait sa tâche sans trêve, sans répit. C’était une sorte de séminaire laïque où les récréations même prenaient la forme de l’étude et où l’émulation était poussée à son point extrême. Emile Littré suivait comme externe les cours du lycée Louis-le-Grand, où il avait pour condisciples Eugène Burnouf et Hachette. A la fin de chaque année, sous la double stimulation de ses instincts et de la discipline paternelle, il remportait tous les prix de sa classe. C’est à cette forte éducation et à ces succès scolaires qu’un critique pénétrant, M. Guardia, attribue le goût des auteurs classiques qu’il garda plus tard et des honneurs académiques dont il fut toujours très amoureux. Un autre avantage plus sérieux, c’est qu’il emporta du collège, avec la passion de l’étude et l’habitude du travail, un fonds très solide et très étendu de connaissances, le grec et le latin, plus l’allemand, l’anglais et l’italien, ce qui était rare dans le bagage des écoliers d’alors, et enfin un esprit très curieux, disposé à considérer sa vie scolaire uniquement comme un noviciat et un apprentissage de la science.

Beaucoup plus tard, dans des causeries ingénument prolixes,

  1. Revue de philosophie positive, mai-juin 1880.