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chargé de les exposer devant la Société positiviste au nom d’une commission, déclarait, trente années après, qu’il les avait alors pleinement et entièrement acceptées, a Ce n’est pas volontiers, écrivait-il plus tard, que je me suis résigné à imprimer ces pages étranges; car je ne puis les caractériser autrement; mais je n’ai pas voulu m’épargner devant le lecteur en lui dérobant l’étendue de ce que je regarde présentement comme mes erreurs[1]. » Il s’étonnait même qu’on n’eût point fait usage de ce document, au moment de la dure polémique qui s’éleva contre lui au sujet de sa candidature à l’Académie française en 1863; il reconnaît que c’eût été de bonne guerre; il aurait été atteint au vif, dit-il, et obligé de se désavouer lui-même en un moment désagréable. Plus libre de cette pression extérieure, il consigna une rétractation complète de ces opinions d’abord dans le livre sur Auguste Comte et la Philosophie positive, puis dans les Fragmens de philosophie positive, enfin dans les Remarques écrites en 1878. Il nous dit comment l’événement a soufflé sur cet échafaudage hypothétique sans en rien laisser ; il montre à merveille comment certaines conditions inhérentes au milieu politique et social de la France faisaient de cette conception de Comte une hypothèse irréalisable. Il y avait trois graves erreurs de fait à la base de cette conception : l’une qui consistait à croire que la révolution de février avait amené la situation à un point que les positivistes appelaient la transition, et qui formait l’unique étape entre l’état présent et un régime définitif; une autre erreur concernait les prolétaires, qui n’étaient pas en mesure de prendre et de retenir le pouvoir. Les prolétaires, en effet, il le reconnut plus tard, ne sont pas le tout des classes populaires ; ils n’en sont en France, du moins, qu’une portion; l’autre portion, très importante et plus nombreuse, est constituée par les paysans. La troisième erreur tombait sur les socialistes, que M. Littré considérait alors comme des demi-positivistes et qui ne l’étaient en aucune façon[2]. « Ces trois erreurs de fait, conclut M. Littré, étaient toute chance possible d’application au projet de gouvernement révolutionnaire et transitoire, sans parler des obstacles qu’auraient opposés les provinces à la domination de Paris, les bourgeois à la prépondérance des ouvriers, les paysans aux systèmes socialistes ou autres. »

Avec cette théorie condamnée sur le rôle privilégié du prolétariat tombèrent toutes les illusions du même genre qui avaient un instant hanté son esprit. Il finit par comprendre qu’il n’y avait pas de milieu entre cette grande chimère, le gouvernement direct de la multitude

  1. Conservation, Révolution, Positivisme, 2e édition, p. 246.
  2. Ibid., p. 247, 248 et 327.