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dans cet état de Géorgie que les troupes de Sherman ont systématiquement dévasté, mais elles ont été couvertes d’applaudissemens, et sa personne a été l’objet d’une ovation. Tout ce que je pourrais ajouter encore de mes impressions personnelles ne ferait qu’affaiblir la portée de ce fait indéniable.


WASHINGTON; LES PARTIS POLITIQUES.

23-27 octobre.

Le chemin de fer qui nous ramène en quelques heures de Richmond à Washington traverse un pays d’un aspect curieux. Ce pays est couvert tout entier de forêts, mais non point de forêts telles que nous les comprenons en France, percées de routes et régulièrement exploitées. Sur un sol pauvre et poussiéreux, que les pluies d’hiver doivent transformer en boue épaisse, poussent des taillis rabougris. Point de grands arbres, point non plus de routes forestières servant à l’exploitation des bois. On dirait, et c’est, je crois, souvent le cas, que ces forêts n’appartiennent à personne et qu’elles sont livrées sans défense aux déprédations de ceux qui viennent y couper du bois au fur et à mesure de leurs besoins. Point de futaies, point d’arbres de réserve ; que ce soit par des maraudeurs ou par les propriétaires eux-mêmes, ces bois paraissent exploités sans aucune idée d’avenir et je ne serais pas étonné si, un jour venu, on se repentait en Virginie de ces prodigalités. Le chemin de fer que nous suivons n’existait pas au moment de la guerre, ou du moins il ne conduisait pas jusqu’à Washington. Aussi sa possession n’a-t-elle pas été l’objet de nombreux combats comme celle de la ligne qui conduisait de Washington à Richmond par Alexandria et Gordonsville. Nous laissons donc de côté, à mon grand regret, les champs de bataille de Bull-Run et de Manassas-Junction, qu’il m’eût beaucoup intéressé de voir. Mais nous traversons cependant le terrain du combat de Fredericksburg, et celui de nos compagnons militaires qui a fait partie de l’armée du Sud nous raconte à ce propos le trait suivant qui peint bien l’énergie déployée de part et d’autre dans la lutte. Lors de l’attaque de Fredericksburg, deux brigades de l’armée du Sud étaient rangées derrière un mur crénelé. Trois fois les troupes du Nord s’élancèrent à l’assaut de ce mur, dont les séparait un espace découvert de six cents mètres. Chaque pas en avant coûtait la vie à quelques soldats et, arrivés à cinquante pas du mur, ne pouvant plus avancer, ne voulant pas reculer, les cadavres s’entassaient les uns sur les autres. Pendant ce temps, les deux brigades du Sud postées derrière le mur essuyaient elles-mêmes le feu de l’artillerie du Nord et perdaient leurs deux généraux. Le lendemain, lorsque les