Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 50.djvu/792

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les démocrates jouent de la corruption et du système des dépouilles. Mais si le sort les ramenait au pouvoir, est-il probable qu’ils donnassent un exemple très différent ? Il est au moins permis d’en douter. Si l’administration des grands services publics est, depuis la guerre, entre les mains des républicains, les démocrates ont entre les mains celle de plusieurs grandes villes, et le personnel que leur parti a fourni ne s’est pas montré moins accessible à la corruption que le personnel républicain. Nulle part, les scandales financiers n’ont été poussés aussi loin que dans la ville de New-York, administrée depuis de longues années par les démocrates, et ces scandales ont même été si crians qu’une réaction a fini par se produire et par ramener l’honnêteté, sinon dans toute la filière administrative, du moins chez ceux qui la dirigent. Quant à la fameuse maxime : « Aux vainqueurs les dépouilles! » il est peu probable que les démocrates, une fois vainqueurs, poussassent l’abnégation au point de ne pas la mettre en pratique. Après avoir été exclus du pouvoir pendant près de vingt ans, il faudrait chez eux une vertu plus qu’humaine pour renoncer à s’en partager les épices et pour respecter chez leurs adversaires les droits acquis et les services rendus quand droits et services sont assez problématiques. Aucune autre question grave ne séparant, comme je l’ai dit, les républicains des démocrates, aucune velléité de séparation nouvelle n’étant possible, je ne crois donc pas que le succès des démocrates aux prochaines élections, succès qui est sinon dans les prévisions probables, au moins dans les possibilités, modifiât sensiblement aux États-Unis le train des choses. Il est cependant un point sur lequel ce changement de pouvoir et de direction politiques pourrait avoir quelque influence, et comme c’est le seul côté qui pourrait éventuellement intéresser l’Europe, c’est par là que je terminerai ces considérations un peu fastidieuses sur l’état des partis politiques aux Etats-Unis.

J’ai déjà eu occasion de dire que les États-Unis avaient depuis la guerre singulièrement laissé décroître leur puissance militaire et maritime. L’armée régulière a été ramenée à un chiffre insignifiant : trente mille hommes, je crois. Les forts qui constituent la défense côtière et qui ont joué un si grand rôle dans la lutte navale entre le Nord et le Sud, sont tombés, faute d’entretien, dans un état de délabrement. Après avoir donné la première impulsion à la transformation de l’armement naval par la création de leurs canonnières blindées, ils n’ont pas suivi le mouvement dont ils avaient donné l’exemple, et il n’y a pas en Europe une puissance navale dont la flotte ne pût aisément venir à bout de la leur. Le Monitor n’est plus qu’un vieux souvenir, et le Kearsarge, qui a livré ce brillant combat en face de Cherbourg, est aujourd’hui d’un modèle aussi démodé que peut l’être