Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/216

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peintures et transformait les cellules en d’immenses cavernes, illuminées par des torches de pin, où vivaient pêle-mêle des hommes, des femmes, des enfans, condamnés à mourir sans avoir revu le soleil. Quoiqu’il n’eût pas encore lu ces articles de haute fantaisie, M. Lansdell arrivait à Kara le cœur plein de sinistres appréhensions, et il ressentait les angoisses de Dante pénétrant dans un des cercles de l’enfer.

La nuit commençait à tomber, lorsqu’il s’engagea, accompagné du commandant de la colonie, le colonel Kononovich, dans une vallée sauvage et déjà obscure, qui apparaissait à ses yeux troublés comme un paysage d’outre-tombe. Les collines étaient tapissées de broussailles, auxquelles se mêlaient des conifères ; çà et là dans un gazon vigoureux et touffu se montraient quelques fleurs tardives et des lis orangés, hauts de deux pieds, qui avaient un air étrange. Notre missionnaire n’avançait qu’à regret ; à chaque pas le cœur lui battait plus fort ; il allait bientôt contempler face à face ce royaume des horreurs qu’on lui avait si souvent annoncé. Tout à coup, à l’un des détours du chemin, il se croisa avec quelques journaliers qui venaient de quitter l’ouvrage et qui le saluèrent eh passant. « Qui sont ces gens-là ? demanda-t-il. — Ce sont des convicts, » lui répondit le colonel, qui lui apprit à sa vive surprise que près de la moitié des condamnés étaient dispensés d’habiter la prison et vivaient chez eux en famille.

Dès le lendemain, M. Lansdell poursuivit son enquête. Il constata que, sur les deux mille déportés qui vivaient à Kara, il y avait huit cents meurtriers, quatre cents voleurs, sept cents brodiagi, ou gens sans aveu, et quarante et un prisonniers politiques, à savoir treize Russes et vingt-huit Polonais. Il descendit dans la mine et il s’avisa que presque tout le travail se faisait à ciel découvert et qu’aucune femme n’y était jamais employée. La nuit venue, il vit les condamnés partir, les uns pour regagner leur geôle, les autres pour rentrer chez eux, et il nous affirme que personne ne couchait sous terre. On le conduisit à l’hôpital, où ce qui l’étonna le plus fut une serre dans laquelle mûrissait un melon. Il visita l’école où les enfans des déportés apprenaient à lire, et il lui parut qu’ils étaient propres et bien soignés. Il examina en détail là prison, il put s’introduire dans les cellules réservées aux condamnés dont on redoutait le plus l’évasion. L’une d’elles était habitée par un juif, prisonnier politique de haute volée, qui en été travaillait de six heures du matin à sept heures du soir, mais qui en hiver n’avait le plus souvent qu’à se croiser les bras. Sa femme demeurait dans le voisinage et pouvait le voir deux fois par semaine. Sa cellule, d’honnête dimension, était bien tenue, bien aérée, bien éclairée, et dans le mobilier figurait une petite bibliothèque. La fenêtre, qui commandait la vue de toute la vallée, donnait sur un grand chemin ; le