Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/218

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d’un homme. Quand sa fille se maria, il eut l’orgueilleux plaisir de lui allouer une dot de 60,000 roubles. Il les avait gagnés en rançonnant ses victimes. Il leur administrait toujours le nombre de coups prescrits, mais sa main devenait miraculeusement légère à qui payait. Mieux vaut avoir affaire à un fouetteur moscovite qui se laisse corrompre qu’à tel rigide geôlier anglais, qui ne connaît que sa consigne et croirait pécher contre Dieu et contre l’honneur s’il lui arrivait jamais de fermer les yeux. Nous sommes persuadé que nulle part il n’y a autant d’arbitraire que dans les prisons russes, mais que, sauf les accidens fâcheux ou terribles, elles sont moins dures que beaucoup d’autres.

Dans les monarchies absolues comme dans les pays constitutionnels, l’autorité subit à la longue l’empire de l’opinion publique, qui crée les mœurs, et M. Lansdell nous assure qu’aucune autre nation n’égale les Russes en bienveillance et en mansuétude envers les prisonniers. D’un bout de la Sibérie à l’autre, à Ekaterinbourg, à Tomsk, à Irkutsk, se sont formés des comités locaux, occupés d’adoucir le sort des déportés, de leur procurer quelque argent, quelques livres, quelques petites douceurs, de vêtir et d’élever leurs enfans, de venir en aide à leurs femmes. Les populations s’associent à cette bonne œuvre. Des villages voisins de Tomsk arrivent fréquemment des envois de farine et de victuailles à destination des détenus ; les aumônes qu’on leur fait sont recueillies dans des boîtes placées à la porte des prisons, et on est si libéral à leur égard, les jours de fête surtout, que dans beaucoup d’endroits, aussi bien qu’à Saint-Pétersbourg, ils reçoivent plus d’œufs de Pâques qu’ils n’en peuvent manger.

Nous admettons sans peine que le peuple russe est plus humain que beaucoup d’autres pour les prisonniers. La charitable. bienveillance qu’il leur témoigne fait honneur à son caractère ; mais elle tient aussi à ce que la Russie est peut-être le pays du monde où l’on ressent le moins d’horreur pour les criminels. Le Russe respecte infiniment son empereur, ce dieu sur terre, qu’il ne voit jamais ; mais il voit souvent de trop près les demi-dieux chargés de le gouverner, et ils lui paraissent beaucoup moins respectables. Leur conduite n’est pas toujours canonique, ils n’ont pas toujours les mains nettes, ils s’affranchissent volontiers des lois qui les gênent, et leurs méfaits mettent les consciences à l’aise. Les grands voleurs justifient les petits.

Ajoutons que le Slave est de tous les hommes celui qui se possède le moins, celui qui est le plus gouverné par sa passion, qui obéit le plus à des fougues d’esprit, à de mystérieux entraînemens dont il n’a pas conscience. On peut plus ou moins jurer de ce qu’un Anglais est capable de faire ou de ne pas faire ; on dirait plus difficilement de quoi un Russe est incapable. Il n’en faut pas conclure qu’il vaille moins que l’Anglais ; mais, sans contredit, il est moins sûr de lui-même et de