Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/223

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aboutir à un déficit de 58,000 francs. Un homme se trouva pour succéder à Lireux ; mais aussi quel homme ! un héros, un demi-dieu ! C’était Bocage, le grand Bocage, le Didier de Marion Delorme, l’Antony, le Buridan, le Lovelace acclamé par la race chevelue des romantiques. Théophile Gautier sonna le ban de son avènement, et la proclamation du poète s’achevait en menace prophétique : « Si cette fois l’essai ne réussit pas, il faudra raser l’Odéon et semer du chanvre à la place ! » L’essai ne réussit guère : Bocage ouvrit le théâtre le 17 novembre ; le 1er mars, il cédait son privilège à M. Vizentini ; celui-ci, un an après, donna la Fille d’Eschyle : immense succès ! Malheureusement la seconde représentation ne fit que 150 francs de recette et la troisième 160, — avec lesquels le directeur partit pour la Belgique. Cependant on ne rasa pas l’Odéon, et, deux ans après, quand Bocage se présenta de nouveau pour l’administrer, il ne trouva pas de chanvre semé à la place.

Aujourd’hui, j’imagine qu’on ferait un meilleur emploi du terrain. Après les directions diversement heureuses et critiquées, — les plus heureuses n’ont pas toujours été les moins critiquées, — de MM. Altaroche, Alphonse Royer, de La Rounat, de Chilly et Duquesnel, si l’on décidait que le second essai de M. de La Rounat doit être en effet le dernier, les entrepreneurs ne manqueraient pas pour bâtir là des maisons de rapport ou peut-être quelque « Banque de la rive gauche et du quartier Latin. » J’entends bien que cette hypothèse soulève des protestations. Priver la rive gauche et le quartier Latin de leur théâtre ! Le 10 germinal an III, les treize sections du « faubourg Germain » réclamaient de la convention le retour des comédiens dans leur quartier, « centre de l’instruction publique. » Sous l’empire, après un décret et un règlement qui interdisaient la tragédie au théâtre de l’Impératrice (Odéon), « considéré comme une annexe du Théâtre-Français pour la tragédie seulement, » le tragédien Larive déplorait cet exil de Melpomène, et il écrivait : « Le faubourg Saint-Germain, son ancien domaine, était le quartier qui lui convenait le mieux : l’université lui fournissait ses amans fidèles ; depuis qu’elle les a perdus, elle n’en a plus que d’inconstans. » Sous la monarchie de juillet, le rapporteur de la commission du budget, pour obtenir que la subvention de l’Odéon fût portée de 60,000 francs à 100,000, insistait sur la nécessité « d’inspirer à la jeunesse des écoles le goût des lettres, qui est la plus utile des distractions. » Ainsi l’argument n’est pas neuf : le malheur est que, faible à l’origine, il est allé depuis s’affaiblissant toujours. Nous avons vu qu’en 1796 (an IV) on destinait l’Odéon à « repeupler les déserts » de ce faubourg Germain, « centre de l’instruction publique » en 1795. En 1822, nous avons vu le directeur demander qu’on assimilât son théâtre à une scène de province. Toujours l’Odéon, par une destinée paradoxale, fut chargé de faire vivre un quartier qui le laissait mourir : c’est comme une gare bâtie dans une solitude pour attirer les voyageurs. Et cette